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Centre
de
photographie
contemporaine

©T.Wood - courtesy galerie sitdown
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Tom Wood:Le 3e œil



Introduire

Introduire Tom Wood c’est comme introduire un géant, un cyclope au Royaume Uni, dont l’œil photographique unique s’est imposé une tâche gigantesque : faire le portrait d’une ville à travers une catégorie sociale de ses habitants : Liverpool, dans le delta du Merseyside. Projet titanesque comme celui de William Faulkner avec “son comté de Yoknapatawpha”, James Joyce et ses “Dubliners” ou encore Malcom Lowry au pied du “Popocatelptl” de Cuernavaca, sous tendu par cette seule arme qu’est cet obsessionnel esprit de constance, fait de continuité aveugle et d’opiniâtreté.

Il est toujours inutile et inconvenant de qualifier un artiste de “grand” -surtout s’il est de taille moyenne- sans dévoiler ce sentiment d’infériorité empreint de l’orgueil dérisoire attaché à l’historicité. Dans le cas de Tom Wood son humilité native peut juste affirmer par son œuvre qu’elle importe, est importante ! Aux yeux de ses contemporains et de ses prédécesseurs tels Eugène Atget, August Sander ou Dorothéa Lange dont il a poursuivi le cheminement intérieur, porteur de cette même ténacité à vouloir couvrir un ensemble thématique et globalisant. Il creuse donc sa place auprès de tous les artistes qui cultivent cette volonté farouche de tracer le portrait d’une époque dans un espace et une temporalité circonscrites, tout en continuant parallèlement la lignée de la Street Photography de Gary Winogrand, Stephen Shore, Lee Friedlander et Joel Meyerowitz.

Tom Wood est né en 1951 en Irlande. Il vit aujourd’hui dans la campagne du pays de Galles proche de Liverpool, dont il a fait son terrain de chasse de prédilection. Il a commencé par des études de cinéma avant d’initier une vocation de peintre, ensuite abandonnée au profit de l’expérience photographique. Itinéraire qui explique à posteriori la dimension contemporaine de son œuvre qui s’écoule comme un long fleuve tranquille, de 1978 à nos jours, au travers d’expositions et de nombreux albums.

Le geste

“Le troisième œil (également dit «œil intérieur» ou «œil de l’âme») est une métaphore mystique et ésotérique qui désigne, au-delà des yeux physiques, un troisième regard, celui de la connaissance de soi. Dans certaines traditions, le troisième œil est symboliquement placé sur le front, entre les sourcils.”

La métaphore poétique prend ici le relief de la réalité, car cette connaissance de soi évoquée, passe chez Wood, par la rencontre avec l’autre. En l’occurrence le petit people de Liverpool, tout au long de trente trois et denses années photographiques. Appliqué et tenace dans son projet, Tom Wood a patiemment tissé son œuvre, comme on file la laine des moutons de Wales.
La photographie se présente comme une sémiologie visuelle du réel, lorsqu’elle n’est pas tentée par l’illusion naturaliste. Pour Wood pas de risque de céder “au naturel” de cette volonté souvent rapportée de faire “vrai”, copie ressemblante de la réalité. C’est au contraire sur la réalité brute qu’il ouvre son “oeil”, rejetant toute prétention conceptuelle ou illustratrice.

Et cet œil du milieu du front s’est exilé jusqu’au bout de ce Leica couleur métal, jusque dans le prolongement de sa main, de son bras, de son corps tout entier, comme une cellule photo sensible d’un drone échappé de “Stars wars”, comme une prothèse dans un gant de velours, qu’il manipule avec la souplesse d’un félin. Wood photographie de tout son corps, tout entier dans son geste, tellement rabâché qu’il n’a plus besoin de regarder dans le viseur pour vérifier sa lumière. D’ailleurs, il fait remarquer, que la diode manuelle, indicateur de bonne exposition est toujours centré dans le réglage adéquat. L’automatisme chez lui relève de l’habitude de l’expérience. Sa gestuelle prolonge son regard et sa main bardée d’acier tourne comme un rouage mécanique, bien huilé et obéissant.

Voir Tom Wood en action, c’est comprendre qu’il s’inscrit corporellement dans une réalité de plein pied, et qu’il ne s’en extrait que pour fixer ses clichés : délicats prélèvements de laborantin. De la poésie à la science et de l’œil à la pellicule il n’y a qu’un pas, que Photie man franchit en occupant tout l’espace de sa vision. Et c’est de cette manière qu’il permet à son univers intérieur, fait d’empathie humaine et d’équilibre entre ses conceptions formelles, de se connecter dans l’instant avec la réalité socio culturelle d’une classe sociale déterminée. Ainsi l’art documentaire rejoint chez lui, l’expérience intérieure qui fera que l’œuvre perdurera même après la disparition des lieux et éléments photographiés.


Méthode d’approche

Il y’ a du zen chez cet irlandais de souche, qui répète inlassablement ce même geste de photographier les mêmes gens dans le même environnement, qui l’a fait surnommer “photie man”: l’homme photographique”, titre d’un de ses albums. Car c’est en répétant ce même geste que le tireur de Kyudo* s’atteint lui même, dans une quête de perfection. Pas de psychologie dans l’approche Woodienne, ou de volonté sociologique initiale, simplement le constat souverain d’être au présent, dans l’acte photographique. La prise de vue chez lui prend le pas sur l’editing, qu’il ne néglige pas, bien au contraire, rejoignant dans cette deuxième étape sa vision picturale, qui permet de le situer, grâce à son souci perfectionniste, dans l’histoire de la photographie contemporaine et marchande.

Mais il n’y a jamais de rattrapages ou bidouillages ultérieurs possibles dans le résultat final, si la rencontre photographique éclair n’a pas eu lieu dans la réalité.

Tom Wood crée des insignes graphiques*** prélevés à partir du réel vivant, mais le réel prime toujours sur le signe, comme la vie prime sur l’art.

En général Tom Wood ne connait pas les gens qu’il photographie, même si il les mixe avec des portraits de famille et de ses proches. Lorsqu’il intitule les légendes de ses photographies, il note juste le nom du quartier, de la rue où la scène a été fixée, ou parfois des définitions suffisamment vagues, comme celles du titre de ce catalogue “men and women” ; ceci afin ne pas s’enfermer dans un cadre sociologique trop restrictif. Ce qui n’empêche pas son travail de rester fortement documentaire, terroir idéal pour les anthropologues et sociologues qui peuvent suivre et décrypter les mœurs et habitudes des habitants, des modes à travers leurs vêtements, des automobiles ou des devantures et publicités des avenues.

Mais là n’est pas son intérêt premier. Ce qui intéresse Tom Wood, ce sont les personnes dans ce qu’elles ont de “simplement humains” : sourires interrogateurs, expressions placides ou saisies dans leur apparente réflexion, de moments d’absence ou de rêve. Il pose sur eux un regard fait d’aménité, de respect et donc de considération pour leur condition, ce qu’ils sont et ce qu’ils vivent. Son itinéraire de ce fait, par delà l’aspect documentaire, rejoint l’universalité de la condition humaine, sortie de son cadre social urbain dans une période historique donnée et donc affiche sa dimension et volonté poétiques.

Sa méthode de prises de vue qui pourrait s’apparenter à un vol d’images pour certains et relever de la juridiction de ce droit est redevable, comme dit plus haut, à la stricte tradition de la street photographique américaine derrière Gary Winnogrand et Stephen Shore. Et son vol n’est qu’un vol d’oiseau, qui vient picorer un endroit avant de s’envoler. Jamais Wood ne heurte par son attitude ses modèles innocents, car il fait lui aussi partie de leur paysage, où il se rend de façon régulière, caché derrière sa gestuelle discrète. Il n’est pas un intrus qui capture cyniquement, comme son ami Martin Parr, les réalités ou fait du tourisme culturel dans les pays à la mode du tiers monde. Il parle et montre ce qu’il connait. Ainsi les gens posent pour lui en fixant l’objectif, parfois il pénètre leur cadre privé et les contextualisent dans leurs us et coutumes intimes. Parfois aussi les femmes se déshabillent pour afficher une nudité touchante. Il s’agit toujours d’un vol consenti, qui même si ignoré des protagonistes, flatte l’image de ce petit people de Liverpool qui s’y retrouve en retour. Là : ont commencé les Beatles au début de années soixante.

Tom raconte qu’il déjeuné beaucoup plus tard à New York avec Paul et Linda Mc Cartney et évoqué leur ville d’origine commune. Ceci bien qu’il soit irlandais et émigré dans la grande cité britannique, statut qui a sans doute initié sa curiosité au début de son parcours en 1978.

Le studio Volant

Joerg Bader, commissaire d’une exposition au Centre de Photographie de Genève en 2004, fait remarquer justement que Tom Wood prend rarement les habitants dans leur cadre de travail. Peut être à cause des démarches administratives que cela entrainerait ou parce qu’il leur préfère simplement la promenade intuitive dans le parcours urbain avec ses moments de loisirs, ou de déplacements en bus**** ou bien dans les rues, où il accompagne de sa vision leurs instants furtifs de délassement. Seuls les enfants et les adolescents omni présents, sont saisis dans des phases d’action de jeu.

Ce qui frappe pour finir dans un survol englobant de ses images, est cette impression qui se dégage: du “vivant” avec son côté “pris sur le vif” de cette mince pellicule, insignes*** de la réalité, productrice d’intemporalité. Matière vivante qui traverse les années, leur confère ce point de vue profondément moderne et familier, loin de la vision traditionnelle humaniste à la française.

Et pourtant Wood travaille aussi bien en Noir et blanc qu’en couleur, au moyen format, qu’à la chambre, au 24 x 36 : dans la pose du portrait ou dans l’instantané arraché à l’instant. Tout ce qui est implicitement photographique passe entre ses mains et à travers ses périodes de création et de l’évolution des techniques***** Mais une chose demeure et confère l’unité à l’ensemble : cette présence humaine, avec ses visages et leurs expressions, ses corps et leurs vêtements, ses habitations dans leurs rues. Clichés tous marqués du sceau de l’évidence et de la simplicité, qui le rapprochent directement de son frère d’outre manche : Bernard Plossu. Comme lui, - et ne conduisant pas-, il marche, chargé de son matériel, parfois entassé dans une valise qui rebondit sur le bitume, et se rend ainsi régulièrement sur les lieux de son studio volant : Liverpool.

Ce n’est pas du photojournalisme, mais seulement le constat de son projet opiniâtre, et de ce qu’il voit, de ce qu’il entend et rencontre. Un document personnel plus marqué du sceau de la chronique visuelle, que du journal au quotidien, ne se limitant jamais à sa subjectivité, et qui par l’ampleur de la durée engagée, a pris valeur universelle car toujours l’homme est identique à l’homme.

Et tous ses sujets, qui deviennent objets dans notre regard, bien qu’anonymes, nous paraissent si proches entre distraction et concentration, absence rêveuse ou présence appliquée devant l’objectif. Formes passantes surgissantes qui sont reconstituées en tableaux référentiels à la peinture, reconstruisant sans cesse au fil des pages de ses livres, ce portrait photographique incontournable de la classe ouvrière anglaise, dans son environnement urbain de la fin du vingtième siècle.

Gilles Verneret, juillet 2011.


* Discipline du tir à l’arc dans le Budo japonais
** Photie man, Steidl Verlag, Göttingen, Germany, 2005
*** Concept élaboré par Pier Paolo Pasolini à propos de l’image cinématographique, qui peut bien s’appliquer à l’image fixe que le cinéma se content d’animer vingt quatre fois par seconde.
**** Titre d’un de ses premiers albums « All zones off peak » 1998 qui indique que le ticket est valable sur toutes les lignes mais pas au delà d’une certaine limite, et « Bus Odyssey » 2001
***** Bien que Wood soit resté fidèle au support argentique aux moyens rouleaux de pellicules périmés, au vu du côut en jeu et de la grande quantité qu’il utilise en prises de vues.