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Centre
de
photographie
contemporaine

 
 

JE NE PEUX commenter autre chose que l’insignifiance
même de l’instant photographique,
mais je m’efforce de retranscrire le monde
chaotique que j’expérimente à travers la mise
en séquence de fragments de réel bruts. On ne
peut saisir la logique de ces variations, de ces
rythmes et de ces distances sans revenir au
contexte de la prise de vue. Dans un désordre
constitué, reconstruction maniaque d’expériences
désordonnées, les images, comme les
mots, flottent quand elles sont isolées et ne
peuvent se répondre, s’entrechoquer, se contredire.
Une photographie n’est que mensonge :
l’espace y est amputé, le temps manipulé. Ce
sont les faux-semblants incontournables de
l’image condamnée à choisir entre l’hypocrisie
– ou la bonne conscience – et la fiction. La composition,
la lumière, la narration, la texture donnée
au réel ne sont plus que des paramètres
secondaires. Sur le mur, la perspective, qui naît
de l’acte photographique, permet aux images
de s’imbriquer les unes aux autres jusqu’à le
recouvrir de sens. Dans la narration, sans limites,
du bloc d’images, les éléments de ce puzzle
reconstruisent l’aléatoire, le chaos originel qui
les a vus naître. L’engagement à travers la photographie
passe par une interrogation militante
de ses enjeux, depuis sa pratique jusqu’aux
choix esthétiques qui ne peuvent être que
l’écho, le prolongement et la démonstration des
principes qui ont dicté la prise de vue. Inventer
une forme est trouver ce qui existe déjà dans
sa genèse. L’explicitation ne peut être qu’une
étape de plus, l’affirmation d’une éthique.
Les images ont été faites dans un état second.
Elles sont les rescapées de nuits éthyliques
et narcotiques, souvent les seuls points de
repère isolés qui bousculent ma mémoire.
Devenue, au fil des années, une éthique de vie,
cette pratique extrême de l’existence est alimentée
par une attirance grandissante pour
l’abîme, creusé par mes traumatismes et obsessions,
qui absorbe, peu à peu, les éléments
constitutifs de mon identité. Cette expérience
m’a amené, de façon imprévue, à prendre la
parole à travers la photographie. Cette parole,
qui ne peut être qu’un message fondamentalement
ambigu, a dû être maîtrisée après
dix années d’autisme délinquant, et j’organise
sans doute mes images comme je parle, en
bafouillant. La brutalité de la juxtaposition est la
condition de possibilité donnée aux photographies
d’être vues. La captation compulsive et
obsessionnelle de réalités dérisoires et insaisissables,
et sa restitution se construisent sur les
mêmes principes : encombrements, collisions,
culs-de-sac, récurrences, raccourcis visuels et
émotionnels. Fragments isolés, difficiles à
contextualiser, ce sont des blessures béantes,
des morceaux d’existence où l’émotion est difficilement
contenue au sein de non-événements.
Bout à bout, les images reconstruisent un
puzzle aléatoire qui repousse les limites de
l’explicite et figure, sans la figer ou la simplifier,
une expérience.
L’effet que doivent produire ces photographies
n’est pas déterminé mais elles imposent, chez
le spectateur, une frustration et un vertige dus
à la confrontation avec un monde, qui est
vraisemblablement l’envers du sien, et à la
tentative vouée à l’échec de se représenter
ce monde de façon compréhensible. Seuls la
fiction, le récit formulé d’une confrontation au
vide, peuvent amener le spectateur à affronter
l’indicible de la vérité, l’obscurité du sens, les
interférences de la mémoire et de l’oubli. Le
souci de refuser toute démonstration explicite ou
figée tient, à l’origine, à une réticence à donner
trop facilement les clefs d’un travail résolument
autobiographique, mais la forme chaotique qui
retranscrit l’expérience, enferme définitivement
le récit dans une dimension impossible.


Antoine D’Agata - EXTRAITS de « manifeste »