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Centre
de
photographie
contemporaine







Questions d'identités photographiques ? - Introduction 9PH 2008



« L'identité n'est pas un héritage, mais une création.
Elle nous crée, et nous la créons constamment.
Nous la connaîtrons demain.
Notre identité est plurielle, diverse.
Aujourd'hui, je suis absent, demain je serai présent. »

Mahmoud Darwich,
in Le Monde du 13/02/2006

Le questionnement sur la notion d'“identité(s)“ se résume bien dans la formule shakespearienne “To be or not to be“, de même qu'elle peut se conjuguer avec la triple interrogation de Gauguin : “D'où venons-nous? Qui sommes-nous? Où allons-nous? “. L'être humain est un être socialisé ; aussi, sa quête de lui-même s'appréhende-t-elle dans une dialectique entre son identité personnelle et son identité collective, incarnée pour l‘artiste dans un support d'expression tel que le médium photographique.
Dès sa découverte, l'image photographique a conforté l'illusion due à son corpus défendant d'être la garantie de la reconnaissance visible de cette identité par le portrait personnel ou de groupe, et par le paysage urbain et naturaliste. (On peut ainsi penser aux travaux d'Annet Van Der Voort, d‘Olivier Chabanis et de Dong Fangchen qui ont revisité chacun à leur manière le portrait identitaire, la première dans sa dimension sociale, le second dans sa dimension personnelle et psychologique, et le troisième sur le plan du médium).Depuis, la photographie s'interroge sur elle-même, remettant en question sa fonction documentaire pour revendiquer un statut créatif à part entière qui lui permette d'intégrer la sphère muséale et le marché de l'art. (Cf. les travaux de Jésus Alberto Benitez et de Katerina Drzkova face à leur questionnement sur “ce qui regarde“ les formes visibles externes) ; et dans le même temps, elle nous questionne tous, en nous renvoyant cette image de soi. Images au quotidien multipliées par les compacts numériques et les portables, qui sont censées attester de la réalité de notre vécu ( le certificat de réalité article du bleuduciel.net) réduit à être collé en surface sur nos albums narcissiques de famille, tous rentrés dans une identité commune. Sur un autre plan, la volonté de se comparer à autrui, afin de se modeler sur des standards de communication et de physique, a envahi nos vies scandées par nos écrans et nos journaux. Le renforcement infantile de la notion de “starisation“ qui touche tous les domaines de la vie publique comme un opium du peuple, a fait que l'on peut tout aussi bien devenir star de la boulangerie, du porno ou des musées internationaux de l'Art Contemporain.
A ce propos, ne parle-t-on pas de “contrôler et de soigner son image“, ou de remodeler son look ? N'assiste-t-on pas à une confortation de l'extériorité de surface: le masque social au détriment de l'intériorité vécue.
L'approche du “portrait“, présentée à Lyon Septembre de la photographie dans l'exposition du Musée de Lausanne “Faire faces“, souligne ce phénomène d'effacement de la ressemblance intérieure, dont Bacon était l'initiateur avant-gardiste. On assiste donc à la disparition de la personnalité psychologique au profit de l'individualité anonyme, portraituré par un chef de file comme Thomas Ruff, (et de ses suivants tels Charles Fréger et Annet van Der Voort, présents dans “Identités). L'image s'est emparée de “l'être“, réduit au substrat matériel, comme Narcisse s'est identifié à son reflet fallacieux, peu à peu confondu avec l'image sage et standardisée du consommateur consciencieux. L'argent fait le reste en envahissant les codes de diffusion, qui ont ensuite engendré ce droit à l'image, ultime pirouette dérisoire de l'animal humain en quête d'une identité stable. Cette confusion est redevable à l'ambiguïté savamment entretenue de cette photographie, qui dès son origine mythologique dans l'empreinte supposée du Christ sur son supposé linceul, a voulu croire de façon animiste, que le réel était complètement présent dans le cliché photographique, en oubliant qu'il n'en était qu'une représentation formelle (présentation en second). Et cette vérité simple refait surface, au moment même où se développent les technologies numériques qui permettent de transformer et de réinventer à son aise les composants sémiotiques visuels pour créer de l'image virtuelle. Images virtuelles qui conservent leur semblant de réalité intacte, malgré leur extraction hors de tout contexte historique ou temporel qui entremêle des espaces et des temps différents rejoignant l'univers quantique et le questionnement shakespearien de demain “to be or not to be virtual“.
(Cf. les portraits en surimpression d'Eva Lauterlein, de Jiri David, ainsi que ceux colorés de Tibor Kalman)

L'image, miroir sociétal /

Dans la dernière exposition du musée de l'Elysée nommée “Controverses“, qui a fait grand bruit, c’est-à-dire en termes techniques: noyer les ombres comme le font certains détails d’image numérique agrandie, l'on prend conscience de la dimension universelle de l'image photographique, pensée comme miroir sociétal, et cela depuis sa découverte au début du dix-neuvième siècle.
L'identité collective, en se mirant dans le bain révélateur de son reflet, acquiert un recul et une distanciation qui permettent de réfléchir sur l'évolution de la société, et de réfléchir visuellement ces reflets que sont les mœurs et son éthique, attestant ainsi de la valeur humaniste de la photographie, et surtout de sa liaison incontournable, mais ambivalente avec le réel.
Car même si cette liaison orageuse relève d‘un reflet, d'un effet ou d'une illusion optique, elle garde sa valeur de certificat de réalité, tout comme l'identité collective en marche dans l'histoire, et continue à fasciner malgré sa profusion.
(cf : le certificat de réalité www.lebleuduciel.net).
Les pouvoirs en place ont vite compris l'importance de sa force d'évocation, et ont su utiliser habilement son ambiguïté, par des manipulations de l'image, dans le sens de leur intérêt (on fait disparaître comme par enchantement de l'image la figure de d'un révolutionnaire gênant auprès d'un Staline tout puissant.)
Cependant, même la manipulation a ses limites, et lorsqu’on dévoile au grand jour les photographies floues des chambres à gaz, elles attestent contre tous les mensonges des négationnistes, que le génocide Juif a bien existé. Car la valeur de témoignage de la vision, même potentiellement trafiquée et révélée sous nos yeux, a permis de nous faire prendre conscience de l'horreur de la guerre et des massacres, en participant à l'amélioration du genre humain. Ainsi malgré le mensonge de sa virtualité structurelle, la photographie a valeur d'illusion réaliste.
Là, se fondent à la fois sa grandeur et sa misère puisqu’elle n‘a pas d'implication active et directe sur le réel : elle est juste trace documentaire d'une absence certifiée de “ce qui a -sans doute- été“.

Le dispositif identité(s) /

Partant du point de vue que la photographie est une façon de penser le réel par elle-même, l'on s'est approché du dispositif “identité(s)“ par une double entrée : celle d'une réflexion philosophique menée parallèlement à sa matérialisation dans des œuvres photographiques qui ne se résumeraient pas à des reportages actuels mais seraient porteurs d'une vision subjective plus créative.
C'est-à-dire, d'un côté la volonté de conceptualisation (que l'espace géopolitique, qui est le nôtre, nous permet d'aborder), et de l'autre, la prise en compte des productions d'artistes venant de territoires et de cultures apparemment différentes. Il était nécessaire que ces dernières n'illustrent pas le discours mais l'accompagnent afin de poser plus des questionnements, avec le sens de la découverte qui en découle, que de délivrer des réponses.
Loisible à chacun de laisser émerger les constats qui conviennent dans leur esprit...

Pistes identitaires /

Donner juste quelques pistes dans ce jeu scandé par une approche Godardienne : “Je joue, tu joues à la photographie contemporaine...“ (Luchezar Boyadjiev, Krassimir Terziev et Olivier Metzger, trois photographes d'horizons différents et engagés dans des approches diverses, mettent en abîme leur pratique avec un recul critique).
Vite faire comprendre que “To be“ se réfère à un inné présent en chaque individu qui, à partir d'une histoire en route, la convertit dans son vécu dualiste. (pensons aux jumelles troublantes de Tereza Vlckova) avec l'environnement géographique et sociopolitique, en un acquis personnel constitutif de sa propre identité ; identité dont la mission est d'accomplir dans un devenir temporel les capacités héritées. (Paula Muhr recrée son album de famille contemporain tout en suggérant l'histoire intime de chacun qui, bien que sortie de l'environnement collectif, transforme une vision singulière en une vision universelle).
En construction constante au rythme du ballet planétaire, l'identité s'organise donc graduellement dans le néocortex, (zone du cerveau qui fait appel à la conceptualisation) telle une mémoire fondatrice. Cette dernière est inséparable de l'histoire personnelle, comme l'image l'est du support argentique ou numérique, et comme telle ne peut se passer de mots. (Stanislas Amand surmonte le paradoxe en faisant coexister indissociablement images et mots). Les mots de l'image, comme les phonèmes de la langue, sont objets de lisibilité.
Se poser la question de l'identité sur le plan photographique engendre une mise à plat sur la surface de l'image. Le cliché est imprimé dans une figure géométrique carrée ou rectangulaire, nous rappelant à cet ordre apparent qu'il se décode et procède en tant que tel par signes visibles. (Iosif Kiraly pose le problème à plat en reconstruisant et déconstruisant l'image, et juxtapose ses souvenirs par bouts de scotch interposés).
Comme la langue parlée, l'image se lit avec les yeux à travers des équivalences phonémiques qui constituent une sémiotique visuelle. Elles sont au nombre de trois : couleurs, lignes et masses qui s'articulent ultérieurement dans la composition esthétique de l'image finale. (cf : Les modalités de la langue photographique, www.lebleuduciel.net.)

Identités européennes /

L'identité personnelle de chaque concitoyen s'inscrit dans un ensemble plus vaste, qui se confond dans notre cas avec la région Rhône-Alpes, insérée elle-même dans le territoire français, partie du territoire européen. (En cela, le groupe “Vivent et travaillent en R.R.A“ composé de Jésus Alberto Benitez, Olivier Chabanis, Stéphane Diremszian, et Fangchen Dong, atteste de la richesse de créativité présente en un lieu dit et à un moment donné d'histoire, recréant ainsi un territoire d'art de toutes pièces qui permet de s'éloigner des archétypes traditionnels souvent obsolètes d'une tradition ou propre à un style régional).
L'émergence renouvelée d'une identité européenne depuis le traité de Rome, issue principalement d'une culture judéo-chrétienne, produit simultanément et paradoxalement un repli identitaire qui est consécutif à la peur de perdre cette identité rassurante des traditions du passé. (Voir la postface de Iosif Kiraly, et la question des replis identitaires dans l'imaginaire de Christian Buffa et d'Eric Roux Fontaine).L'Europe, comme d'autres territoires, n'échappe pas au phénomène inconscient et médiatique de la “mondialisation“ (relayée principalement par l'image creuse télévisuelle) qui se révèle être en fait l'ultime refuge à un super capitalisme aujourd'hui complètement emballé et aux abois, car ne répondant plus aux exigences d'un authentique développement durable pour une société déjà en route, quoique' à venir.
Ce chemin phénoménal de mondialisation s'apparente pour beaucoup à la négation angoissante du “Not to be“ (ne pas être) Shakespearien, illustrant parfaitement cette peur de l'homme moderne de perdre un “avoir existentiel“, intrinsèque à notre mémoire, qui lui interdirait la chance d'accéder à une dimension universelle et spirituelle présente en chaque être humain.
Cet “avoir existentiel“ est scellé dans une langue écrite et normative présentant des catégories telles que : français, marié, catholique, hétéro sexuel de rhésus négatif. Ce sont ces catégories qui produisent la différence, le rejet ou la négation de l'autre, renvoyant à ce qui n'est pas : français – mais sans papiers-, célibataire ou pis polygame, musulman, homosexuel ou de rhésus positif.
Et cette spiritualité s'est peu à peu laïcisée, devenant le véritable enjeu du concept de “mondialisation“, que Malraux avait intuitivement prophétisé dans sa formule “que le vingt et unième siècle serait spirituel ou ne serait pas“. (cf La participation mystique proche de l'esprit animiste ou totémique dans les photographies des sosies d’Eric Roux-Fontaine et de Christian Buffa illustrant la fuite hors du monde).
Existe-t-il une identité européenne photographique reconnaissable? Sûrement pas que l'on puisse voir... bien que des particularités soient attachées à chaque territoire culturel. On pense notamment à la frontalité de la photographie allemande qui se veut différente de la sensibilité ironique britannique, ou de la conceptualité disséminée française et de l'esthétisme flamboyant italien. Mais toutes ces différences se fondent peu à peu, dans une universalité esthétique grâce à un croisement des enseignements dédiés à la photographie contemporaine. (En témoignent les jeunes photographes de “reGénération“ réunis par le Musée de l'Elysée dont Katerina Drzkova et Léo Fabrizio sont les représentants à Lyon).
Ainsi seules des identités européennes distinctes, mais de facture semblable, se croisent et s'entremêlent dans leur interrogation documentaire sous la houlette d'une direction artistique orientée mais non-s.

La mondialisation /

Avantages : Faire vaciller les sentiments d’isolement et de solitude, producteurs dans certains terroirs de repli sur soi-même et de traditions sclérosées (comme le style d’école en art) qui empêchent toute créativité en la confondant avec la répétition académique.
(Cf. le travail de Paula Muhr sur l'autoportrait, celui de Krassimir Terziev et ses figurants, ainsi que celui de Iosif Kiraly et ses Roms exportés)
Inconvénients : engendrer une ouverture sur d'autres horizons et sur d'autres langages tout en produisant paradoxalement une langue ou un code international (l'anglais, l'image médiatique, les costumes, l'urbanisme, etc.), ainsi qu’une standardisation des comportements et des façons de penser. (Les travaux de Monique Deregibus à Odessa, Marseille et Sarajevo ; les étudiants de « School nr. 7 » de Vesselina Nikolaeva; les ouvriers de l'image de « Breathing Factory » de Mark Curran incarnent cette question de la mondialisation).
Aujourd'hui une majorité de citoyens inquiets des classes moyennes et populaires se raccrochent à l'idée réactionnelle, non plus de nation, mais de région.
Là où se fait la jeune Europe se défait l'idée de la vieille Europe de l’entre-deux guerres, entraînant de ce fait le repli identitaire avec son lot fameux de terroirs, de traditions, et de dialectes.
(C’est le cas avec la série des bonnets d’Olga Chernycheva, et des personnages pittoresques de la série « God please help to get uo at the morning » de Dana Kapralova).
Lamondialisation devient le creuset d'une régionalisation de l'esprit à cause d'une perte identitaire supposée, ou pire, d'un nationalisme exacerbé et dangereux.
Le rêve de devenir citoyen du monde se heurte aux peurs millénaires de la dissolution identitaire. (Cf. les anachronismes d'Andrej Balco et de Martin Kollar).
Et le capitalisme aux abois joue sur cette ambiguïté afin d'introduire le trouble dans ce jeu cynique des puissants au pouvoir, en se costumant de cet idéal généreux.
(Les photographies de Jiri David, portraits d’hommes politiques qui pleurent « pour de faux », en sont l’exemple même).
Le projet souterrain du capitalisme est en fait d'écraser toute velléité d'humanisme au profit de plus-values sans cesse décuplées, faisant de la vie économique et de son pendant (le capital) l'unique idéal et mode de vie possible pour des millions de travailleurs asservis : la seule identité people oblige! Et mondialement correcte!

Identités photographiques /

A la question “D'où venons nous?“, nous sommes tentés de nous référer à un passé collectif, ainsi qu‘à l'origine de l'homme et de la terre sur laquelle nous vivons, jusqu'aux origines de la photographie naissante dans la fécule de pomme de terre d'un inventeur curieux. (Ne pas oublier la mémoire patrimoniale européenne dans ses aspects douloureux : la Shoah, qu'ont traité avec humour et recul Pavel Maria Smejkal, et avec discrétion et pudeur Emmanuel Berry ; ou le souvenir douloureux du génocide arménien dans les cahiers de famille de Stéphane Diremszian, au moment où la Turquie revendique sa place dans la communauté européenne. De même, les relents du monstre sans cesse renaissant du racisme et de l'exclusion sont visibles chez Nathalie Mohadjer, traçant un témoignage sensible dans un camp de réfugiés après Sebrenitza).
Il nous faut penser la photographie comme lucarne ouvrant sur un champ de vision qui ressemble étrangement au réel, sans s'y identifier, et comme un reflet de miroir qui nous permet de nous contempler au passé en nous confrontant à l'absence du sujet ; champ qui devrait se parer de la réflexion visionnaire.
Cette lucarne, comme la caverne de Platon, s'affiche comme un merveilleux outil identitaire. Et personne ne s'y est trompe en revendiquant aujourd'hui, ce précieux droit à l'image“. (L'accord des modèles est de rigueur, participation active des modèles à leurs portraits avec Annet Van Der Voort et Olivier Chabanis qui dévisagent l'être, comme le fait aussi en superpositions de strates identitaires Fangchen Dong).La question “Qui sommes nous?“ poursuit ce raisonnement dans l'actualité, nous renvoyant à des réflexions et à des interprétations qui devraient remettre en question nos préjugés : la photographie comme interrogation fondamentale? L'œil se réveille. (C’est le cas avec le regard acéré et critique de Léo Fabrizio et d'Olivier Metzger sur les anachronismes et les dérives architecturales de notre temps, et avec l'humour ravageur de Martin Parr dans “Boring“ qui, montré en dehors de son contexte, devient tout sauf ennuyeux).Enfin, la question “Où allons nous?“ pose le problème de cette identité sans cesse en construction dans le devenir de l'histoire. L'image photographique peut alors se transformer en un symbole de prise de conscience pour une conception saine de l'avenir, dans un authentique développement durable lié à une autre croissance. (Les masques-miroirs de demain de Barbora Balkova)

La nouvelle photographie humaniste /

Tout le monde est friand de nouveauté, quand les choses ne font que tourner cycliquement et revenir sur elles-mêmes dans une spirale galactique. La photographie n'échappe pas au mouvement et doit se sortir de l'ornière qui ferait d'elle et du temps une trajectoire linéaire.
La photographie française humaniste de l'après-guerre, incarnée par Henri Cartier- Bresson, Robert Doisneau et Edouard Boubat entre autres, a bouclé une boucle à la fin des années quatre vingt-dix, Raymond Depardon en étant la meilleure illustration. (Ce dernier est présent dans “Identité(s) 08“ avec sa ballade “Road movie“ dans les villes d'Europe, et ses clins d'œil à la fois percutants et ironiques)
Ce courant humaniste s'était constitué autour d'une grande curiosité généreuse, partagée par une génération de photographes toujours prête à illustrer le phénomène humain, abordé à la fois sous l'angle de l'actualité et de l'émotion, en privilégiant des images esthétiques de grande qualité le plus souvent en noir et blanc, chargées d'anecdotes et de signifiants “punctum“. (Ce “punctum“ que l'on retrouve dans la majorité des photographes de “Identité(s) 08“ est clairement identifié chez Martin Kollar et Dana Kapralova)
La photographie dite contemporaine qui a succédé à ce courant humaniste, lasse de répéter les anciens, s'est ouverte sur la couleur, lui substituant la quête du moment anodin ou en abîme, à la recherche de ce qui se voit entre les interstices du moment fort et de l'anecdote instantanée. Elle recense plus qu'elle ne décrit de manière naturaliste ces moments vides appelant à la distanciation et à la réflexion, instants suspendus pas encore nés, effleurant des questionnements... (Paola Salerno et son retour au pays napolitain, Klavdij Sluban sur les traces de son enfance entre Lubijiana et Trieste).
Ce nouvel humanisme, sous l'impulsion de critiques comme Michel Poivert, s'est renforcé par une réflexion au croisement de disciplines variées comme les sciences humaines, la philosophie, l’ethnologie, etc. : l'interdisciplinarité est entrée dans le champ de l'art. (Et la photographie s'est entichée d'architecture (Angel Marcos, Balthasar Burkhard), d'urbanisme (Vincenzo Castella), de sociologie (Mark Curran), de psychologie (Dita Pepe), d'anthropologie (Leo Fabrizo), d'histoire de l'art (Stanislas Amand).
Mais si l'on y regarde de plus près, il n’y a rien de bien nouveau sous le ciel photographique quand on revisite rétrospectivement les travaux de Lewis Hine ou de Dorothea Lange, comme si la nécessité de progrès devait sans cesse réinventer des formes nouvelles qui n'en ont que le nom, et se résument à la surface. (Pensons aux soldats d'Irak que Suzanne Opton a photographiés couchés doucement sur la joue.)
On s'empare à cette fin des pères de la photographie tel que Walker Evans pour les installer dans des panthéons artistiques, ou bien on revisite leurs oeuvres reconnaissant paradoxalement que tout avait déjà été balisé dès lors, mais avec humilité... (C’est le cas avec les portraits espagnols intemporels de Virxilio Vieitez et son couple d'enfants communiants).“Je pense que la véritable fonction de l'artiste est sociale - et non pas thérapeutique, ni décorative, ni symbolique. L'art fait réfléchir, pose des questions et renvoie aussi, plus simplement, à ce que l'on est et à la société au sein de laquelle on vit.“
Jean-Louis Maubant, fondateur de l’IAC de Villeurbanne.L'art d'obédience individualiste et source d'émotion esthétique est en passe de devenir sociétal et conceptuel, pour ce qui concerne la photographie et l'on doit s'en réjouir plus que de s'en affecter; sous condition que l'homme garde une place centrale dans cette démarche vers laquelle devrait converger toute création artistique.
Ce qui fait donc le lien entre ces deux époques engagées différemment dans une vision humaniste, est cette volonté, aujourd'hui pas assez affirmée, de transmission de valeurs, où l'être humain conserverait la fonction d’être le lieu et la finalité de l’art; les tenants de “l'art pour l'art“ étant ainsi renvoyés aux institutions muséales, académismes, collections et marchés privés.
Cette nouvelle photographie humaniste, ainsi renommée, dont les scènes françaises, américaines et allemandes représentent les meilleurs fleurons, doit conserver cette fonction d'éveilleur de conscience au service de tous, et donc d'approche pédagogique et de philosophique de la vie. C'est à cette condition qu'elle continuera à bouleverser les formes, qui régissent toute relation humaine.

Towards the (w)est /

Lyon Septembre de la photographie 08 se devait de contextualiser cette notion d’identité dans le cadre européen qui est le sien, en allant à la rencontre d’artistes venus de la scène culturelle d'Europe, afin de présenter un état des lieux non-exhaustif, mais ouvert à l’approche documentaire et créative actuelle.

Le commissariat a révélé à travers ses choix, cette réminiscence oubliée qu’elle soit sociale ou artistique, que les flux migratoires se déplacent souvent d’Est en Ouest, le modèle américain restant ce moteur vivace et mythique dans l’esprit des créateurs, autant sur le plan de la production formelle que celui de la diffusion marchande. (Eric Roux Fontaine décrit nostalgiquement un Elvis ressuscité de la rive Est de l'Irlande et penché vers l'Amérique mythologique).
Le commissariat a aussi reconnu cette volonté d’élargissement et de renouvellement dans les œuvres des pratiquants (re)venants de l’Est, riche d’interactions et d’échanges futurs entre créateurs d’images. (A la pointe de recherche multimédias dans le domaine de l' image au croisement des réalités sociales les travaux édifiants des bulgares Stefan Nikolaev, Pravdoliub Ivanov, Luchezar Boyadjiev, et Kamen Stoyanov).

La photographie, avec ses moyens propres, a tenté de nous raconter l’histoire de cette recherche des racines tout au long du XXème siècle, et a rendu compte des bouleversements à travers les deux dernières guerres.
Depuis la chute du mur de Berlin et à l’aube de cette ère nouvelle, la photographie des dernières décennies, certainement redevable des faits historiques à l’Est, renouvelle aujourd'hui le traitement des formes contemporaines, créant de ce fait un élan vers l’Ouest. Et cela pendant que l'Europe réunifiée à vingt sept gomme désormais cette fracture Est/Ouest par une politique d’élargissement et d’apaisement concertée, fondée sur une vision sociale, économique et culturelle.

Riche d’interactions et d’échanges futurs, la photographie documentaire créative est en passe de constituer un nouveau patrimoine à travers les échanges fructueux de tous ces créateurs de la jeune Europe, et à sa manière, Lyon, terre de confluences, y contribuera.

Gilles Verneret.