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Centre
de
photographie
contemporaine







La photographie retrouvée.



« Elle est retrouvée
Quoi ? la photographie
C’est la mer en allée avec le soleil » *

Fiction et réalisme :

Depuis son invention en 1826, la photographie n’a cessé dans son expression, d’osciller entre les pôles de la fiction et du réalisme. Sa nature initiale étant d’entretenir un rapport consubstantiel équivoque avec la réalité –en renvoyant d’elle, une image imprimée sur une surface plane- elle a enfanté dès l’origine ces deux manières de voir le monde ; et avec elles ses ambiguïtés de pratique constatées au cours de son histoire, chacune revendiquant tour à tour sa spécificité comme étant la plus proche de la vérité. 

Nature qui a engendré deux tentatives de définition philosophique :

- la première lui attribue la capacité naturelle de reproduire le réel ou du moins d’en rendre compte grâce à l’empreinte lumineuse fixée dans l’argent ; qui s’est associée tout logiquement au pôle réalisme et à ses aboutissants documentaires ou de reportage, qui ont fait croire aux tenants de cette approche, qu’elle était la seule défendable. Les peintres Delacroix et Degas ou le sculpteur Rodin ont entretenu dès le début cette assertion génératrice de confusion ; à leur suite des photographes avec chambre sur trépied partirent écumer le monde entier pour en rapporter les clichés extraordinaires de la civilisation et plus tard les premiers reportages modernes de la guerre de sécession, suivis de ceux du Vietnam de Don Mac Cullin, passant par les témoignages de Bellocq et d’Atget

- la seconde, dès ses balbutiements s’est placée dans la continuité de la trace écrite ou plastique qu’elle soit lithographique ou picturale, et donc dans une optique de fiction et d’expressionnisme. Voulant marcher sur les traces de la peinture, elle s’est peu à peu revendiquée à travers les tentatives pictorialistes, comme œuvre d’art mais avec les nouvelles caractéristiques privilégiées de garantie de réalité ; préfigurant l’hyper réalisme (la fameuse copie fidèle que les peintres de la Renaissance recherchaient dans la camera oscura pour circonscrire la réalité). La fiction accoucha de la photographie plasticienne derrière Stieglitz, que les fantasmes de Duane Michals, Les Krims ou Peter Witkin ont ultérieurement poussé aux limites insupportables des représentations fantasmatiques ou imaginaires.

La lutte entre ces deux approches n’a existé que parce que la pratique de l’une semblait opposée à la pratique de l’autre (danger des vérités dialectiques), les éthiques inhérentes à chacune d’elle apparaissant inconciliables, la première se disant garante de vérité réaliste et la seconde d’art de la réalité ; l’une rejetant l’autre comme négation de son identité présumée unique. On touchait là en fait à l’essence de tout art humain : est-il reproduction naturaliste de la réalité ou interprétation fidèle ou infidèle qui vit selon ses lois propres ? L’art moderne du début du vingtième siècle avec les tentatives de Picasso et Man Ray, a réconcilié peinture et photographie en tranchant presque unanimement dans le sens de la première interprétation, et a encouragé l’autonomie puis l’émancipation de l’œuvre d’art d’avec la réalité, repoussant les tenants du réalisme photographique dans le ghetto de l’œuvre documentaire. 

La photographie retrouvée : 

« La photographie se présente comme une virtualité imagée du réel » N.Lebowitsky

Que le présumé réel se virtualise dans la photographie, ne s’y incarnant pas, au mieux s’y actualisant en tant que reflet, à la limite de l’illusion ; ou bien que la photographie recueille une image virtuelle du réel, le réel n’étant lui même qu’une qualité de la réalité -(qui peut tout aussi bien se présenter à nous comme irréelle, ou dans un autre registre symbolique ou imaginaire), c’est au fond la même chose. C’est prenant conscience de cette similitude contradictoire, mais cette fois conciliable dans une synthèse équilibrée, que les photographes du vingtième siècle, ont clôt ce cycle de pré histoire photographique et inauguré une nouvelle ère où la limite entre fiction et réalisme s’est assouplie, et même parfois dissipée. Un « Jeff Wall » mêlant les deux approches a nourri son imaginaire de réalisme et son réalisme de fiction, passant de l’une à l’autre au long de sa carrière.

La photographie retrouvée, ayant perdu toute illusion de réalisme naturaliste cherche donc à s’intégrer et à se rallier complètement au statut « d’art contemporain », en prise directe avec son époque d’images, désormais digne de muséification. Sa culture s’est élargie, les peintres se sont servis de la photographie, comme un moyen plastique comme les autres et le photographe ne s’est plus reconnu uniquement en terme de témoin objectif, mais aussi comme un artiste à part entière écoutant sa subjectivité, et a fini par se reconnaître dans le terme générique d’artiste plasticien.

Les photographes rescapés du document et de l’éthique humaniste sous l’impulsion d’universitaires comme Poivert, ont redéfini leurs concepts pratiques de photographie, lui adjoignant la notion de vision documentaire créative, dans la lignée de Walker Evans; et des photographes d’agence comme Luc Delahaye ou Stanley Greene sont rentrés dans les musées ou centres d’art contemporain; dans le même temps des peintres photographes comme Georges Rousse ou Pignon Ernest exposèrent dans les galeries de photographie qui ouvrirent leurs portes aux tentatives plasticiennes.

Vivent et travaillent en R.R.A :

Traversant une période historique de dissémination, et d’accumulation où le nombre est roi, le problème du choix des œuvres s’est vite posé aux critiques et acteurs du monde culturel. En France, dans la foulée de l’action de Malraux, on s’est rapidement orienté sous l’impulsion de Lang vers une institutionnalisation de l’art, avec une politique d’achat et de soutien qui a engendré la naissance d’un tertiaire culturel, parfois au détriment des artistes eux-mêmes : la culture absorbant la création.

Dans cette optique : le Curriculum Vitae se présente comme une des pierres de touche des sélections et des mises en réseaux des créateurs.La première ligne après le nom et la date de naissance indique en général la provenance et la traçabilité de l’artiste.

« Vit et travaille à… », petite phrase nullement innocente qu’on lit comme en tête de la personne, cible immédiatement le cadre de la création que les lieux d’exposition et les bourses ou aides confirmeront ou infirmeront.

« Vit et travaille à Berlin ou à New York, à Barcelone, ou à Rome, à Tokyo ou à Pékin pose là son bonhomme. Mais que penser d’artistes qui « vivent et travaillent en R.R.A** » ???... pourtant bien forcé de vivre et de naître quelque part, ils se doivent de suivre une ligne qui est celle de l’institution, travailler ou habiter Paris si ils veulent avoir une chance de diffusion dans le paysage culturel national et international. Ou résister en région et en être réduit à des expédients de survie (enseignement et petites commandes) ne pouvant s’appuyer sur des réseaux privés de collectionneurs suffisants, ni sur une politique d’aide conséquente réservée aux élites ou notoriétés (effet de starisation du marché).

Les choses changent cependant, depuis une dizaine d’années et paraissent s’arranger : témoin les floraisons de festivals, manifestations et ouverture de centres d’art consacrés à la photographie.

En R.R.A * Metzger, Stofleth, Lena, Michalon et Diremszian illustrent bien cette photographie retrouvée à travers cette nouvelle énergie créatrice qui augure d’un avenir qui sans pour autant emprunter les pas d’un esprit d’école -comme de Düsseldorf- pourrait tenter de s’en approcher. Reste à ce qu’une véritable politique régionale de soutien, de formation avec les écoles d’art, et de promotion avec des échanges avec l’étranger puisse confirmer ces efforts, sur la lancée d’un petit coin de ciel Bleu…

Gilles Verneret.

* citée de mémoire d’un grand poète à son époque méconnu

** R.R.A : Région Rhône Alpes