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Centre
de
photographie
contemporaine

copyright P. Durand
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La méta-photographie
ou le réalisme contemporain
de Philippe Durand



A l’orée de ce siècle si l’œuvre d’un photographe se détache bien de par son importance conceptuelle et stylistique c’est bien celle de Philippe Durand avec sa méta-photographie.

Joerg Bader la définit comme « remise en question du sujet au profit d’une mise en rapport d’éléments synthétiques…proposant un possible réalisme contemporain ». Ce réalisme se manifeste par la pensée photographique car Philippe Durand s’intéresse à une vision paradigmatique de l’image, c’est à dire une photographie qui traite avant tout d’elle-même et ceci antérieurement à la représentation du réel environnant. Car lorsqu’on y réfléchit bien, la majorité de l’iconographie photographique actuelle et passée se situe dans le cadre de l’espace urbain et péri urbain.
Et ce « réel » constitué et reconstitué l’est par la pensée humaine ; de même le paysage relève d’elle, car il est façonné par la main de l’homme à l’exception des forêts originelles vierges.

La photographie est aussi une invention humaine, ainsi observer le réel avec la photographie, c’est avant tout observer ce réel photographique sur papier et sous nos yeux (ce dernier comme on le sait étant co-substanciel à la réalité externe).
Durand dans cette optique, se situe sur un plan « militant » et son oeuvre entière est habitée par la même obsession, paradig (ou dog) matique et témoigne d’un rejet de la société hyper capitaliste.
C’est avec les moyens du médium photographique, qu’il a choisi de dénoncer cet état de fait, faisant partie de ce petit groupe d’artistes pour qui l’expression passe par le discours et l’indignation, dernière gestuelle de la résistance, dernier rempart à l’uniformisation de l’homme consommateur (HOMO CONSOMATUS).
Et il faut bien le reconnaître, l’image photographique brute ne dit que l’extériorité des choses et jamais l’organisation interne du réel. Aussi faut-il logiquement, l’associer à un discours non plaqué et antérieur à la forme mais co-substanciel à l’image elle même comme le réel l’est à la photographie, qui devient alors OBJET / PENSEE (et « objeu d’art » de Francis Ponge).
Brecht cité par Bader écrivait « que moins que jamais la simple reproduction de la réalité ne dit quoi que cde soit sur cette réalité ».
L’image est bien a-pensante, car elle est dépense et est nourriture du cerveau frontal, imagéation c’est à dire fonction d’un imaginaire qui fonde le réel. La fonction « pensée » venant bien après, le cerveau étant nourri !
Le criminel nazi Klaus Barbie ressemblait à un aimable vieillard dans ses portraits photographiques, pendant qu’un paysan résistant et soi disant arriéré inquiétait le spectateur à à cause ses traits patibulaires. Le premier au contraire aurait pu inspirer le concept de l’horrible poupée Barbie car ici la beauté rejoint la laideur. Ses concepteurs recherchant le standard physionomiste le plus commun, afin qu’il se transforme en modèle insignifiant objet et jouet du discours, pour consommer l’image de la beauté dite féminine, en fait soumise consommatrice.
Des milliers de petites filles devenues femmes ont gardé dans la tête l’imagéation barbie, qu’elles le consciencialisent ou non.
Le bon sens commun dit « qu’il ne faut pas se fier aux apparences » avec Philippe Durand cet adage devient manifeste.

Lorsqu’il photographie dans sa série « offshore » un 4 x 4 sur un quai désert, on pourrait presque assimiler l’image aux clichés glacés d’un catalogue d’automobile Dodge, car on le sait le propre du capitalisme sage est d’exhiber ses richesses ou la brillance solaire de ce qui l’habille, tout en cachant au regard les sources financières qui en sont les productrices. Le prix n’est jamais indiqué dans ces catalogues luxueux et relégués dans des annexes de papier recyclé, comme si il la clientèle recherchée était bien au dessus de ça…
Le luxe outrancier des Yachts, grosses berlines, piscines, mobilier et architecture design, montres, habits et bijoux de marque sont à l’abri des regards derrière les murs de grandes propriétés ensoleillées. Luxe là pour témoigner du pouvoir de l’argent et faire simplement envie à l’autre, et booster la machine du désir. Entendez le de désir d’être (et de) possédé qui conduit à la libération de l’énergie dans la consommation de l’objet - obtenue sur la plus value du travail des plus faibles.
La méta-photographie chez Durand c’est comme le « T » ou le « D » des deux Dupont dans l’imagerie d’Hergé, il faut décrypter l’image pour savoir qui est qui ? Et qui est quoi ?
C’est regarder au delà de la carte postale vantant les mérites du 4 x 4 flamboyant et de le présenter en juxtaposant avec des devantures décrépites et abandonnées où les concessionnaires n’y mettraient pas un chat : mélanger la plus extrême richesse avec la plus extrême pauvreté.
C’est le projet qu’il a mis en images dans « Offshore » pour nous interpeller sur la réalité des paradis fiscaux et dorés des Caraïbes. L’argent étant sans odeur (à priori) et invisible Durand choisi l’arme de la métaphore pour nous convier à ce voyage de rêve…

« Money » ne se voit jamais que sous formes de symboles, symboles exhibés sans honte à la face des magazines people et de mode, à travers cette photographie expressionniste peu ragoûtante qui envahit même les galeries à la mode de Paris et officines culturelles sous prétexte de fausse distanciation esthétique, qui cache le désir de consommation de l’œil. Convoitise toujours à l’affût de cette fausse beauté convenue, dévoilant impudiquement ciels bleus, lagons verts, de belles filles bronzées souvent saisies dans des floutés évocateurs de griserie addictive.
Durand juxtapose donc habilement ces deux univers dont l’un : le plus démuni cherche à préserver des curiosités indiscrètes le second : celui des parachutes dorés, en amortissant leur descente aux paradis au moyen d’iconographie rassurante comme de beaux noirs aux dents éclatantes, des végétations luxuriantes dans des rhums musicaux d’apparat.

Durand évite le travers et présente ces travailleurs noirs dans une camionnette en plein soleil devant la Royal Banque du Canada. Qu’est que ces argentés des terres glacées du Nord peuvent bien venir faire dans ce territoire des bouts de l’océan, sinon se dorer la pilule en blanchissant l’argent ?
Les multi nationales ne peuvent se déceler que sur les signes extérieurs de richesse et ne s’en cachent qu’à peine, reléguant les coques élancées de leurs voiliers blancs (comme l’argent) dans des petits ports à l’abri des regards et des lignes ajourées de leurs limousines aux fenêtres opaques comme leur compte anonyme.
Pour le reste il y’a des agences bancaires, comme partout à chaque coin de rue, reconnaissables à leur logos aux design arrogants qui prétendent à mots couverts, que les capitaux profitent aux autochtones ! Quand au plaisir, il se replie dans des quartiers surveillés au bout des lagons dans des quartiers surveillés et des propriétés blindées…
Ces deux mondes s’interpénètrent dans ces petits sites portuaires à l’abri des cyclones monétaires des îles des Caraïbes où l’on croise les travailleurs bariolés déambulant paisiblement dans leur pays au rythme de la vie traditionnelle, et des difficultés du quotidien et la joie d’exister dans la misère au soleil. Et ces deux mondes si proches ne se préoccupent ni de l’un, ni de l’autre.
Ces banques couvrent et recouvrent des versements du monde entier et sans contrôle nationaux, l’argent transite en sécurité au nez et à la barbe des autochtones aveuglés par la présence sensible de l’or, dont ils ne perçoivent pourtant que les reflets et effets pervers, du silence acheté de leurs autorités locales.

Philippe Durand a pris bien soin d’associer chaque image à une effigie bancaire « Royal Bank of Canada, First Caribbean, ScottiaPlus, Coverdale trust services limited, First bank … » et d’autre part il souligne avec distance la présence de golfs et de terrains à vendre et à dépecer, de beaux voiliers et autres Mercédès. Il ne croise pas directement la richesse seulement leurs substituts symboliques, pas de directeurs ou de retraités dorés, toujours désertification d’humains, à peine un chauffeur dans l’ombre d’une portière, mais il s’attarde dans des terrains vagues où des carcasses de bateaux, de voitures ou de containers vieillissent lentement étouffées par la végétation tropicale
Ici, on ne s’affiche pas ; et le ciel dans ses images reste toujours d’un bleu d’azur bien que parfois un Boeing le traverse et quelques nuages effilochés, ajoutant au constat un bonus poétique.


Annexe: La méta-photographie
Cette méta-photographie si bien illustrée par la démarche « Offshore » associe directement l’image au discours, si l’on sait bien se dissocier de l’affect immédiat et regarder au delà de l’évidence visible. C’est un certain réalisme contemporain : ce que l’on ne voit pas et comprendre ce qui est en jeu dans ce que l’on voit, grâce à la métaphore et à l’ellipse, que Durand utilise comme une notice d’introduction.
Nécessité d’une lecture de l’image et insertion de l’image unique au sein de la série signifiante. Pas de belle image isolée, mais une suite dialectique qui nous convie à reconstituer le puzzle où chaque élément apporte sa part de cohérence à l’ensemble.
Nécessité d’une interdisciplinarité des connaissances pour parvenir à une lecture objective de l’image (autant que faire se peut…).

Ce que le réalisme contemporain n’est pas:
Un exercice de style prenant en compte ombre et lumière, lignes et masses qui se résumeraient à une composition esthétique mais obsolète dans le cadre du cliché (harmonie de l’ensemble au sein du carré ou du rectangle).
Le réalisme contemporain donne à penser. L’image expressionniste donne à sentir.
Les deux peuvent bien se combiner comme chez Durand ou Lorca di Corcia. Le réel ne se réduit pas à des formes inertes, mais à une pensée en mouvement. Il ne doit pas déboucher sur un symbolisme sentimental mais sur une pensée éclairante.
« Offshore » nous invite à nous poser la question lucide sur la notion de « paradis fiscaux ou dorés » et sur l’illusoire beauté que nous vantent les tours opérateurs et agences de tourisme.
Déjà dans son travail sur Cuba, Durand nous présentait les clôtures qui ceinturaient le paysage et donc notre regard interdit sur la population locale (elle : interdite de séjour et de liberté). Enfermement du touriste dans un territoire imaginaire. On pourrait tout aussi bien imaginer des voyages imaginaires dans des grands parkings déserts, avec des tentes ou pavillons géants et clos qui reconstitueraient les paradis du sud, avec une fausse végétation et des autochtones importées des îles.
Les paliers sur des ciels bleus sont contredits par des espaces délaissés et irrécupérables du point de vue de la vision, zone de décharge du regard et inutilisable sur place.
Et le panneau de vente sur la terre vierge et incognita d’un robinson de pacotille, nous rappelle que « tout est à vendre ». Etant illisible, invisible en format de petite taille, la photographie requiert un grand agrandissement et donc la prise en compte de la monstration de l’œuvre. Le panneau de vente dans le paysage idyllique ressemble au chèque dans la jungle des villes, apparemment insignifiant… L’argent se cache sournoisement au sein de la nature, comme de la culture… A l’opposé de l’évidence visible ; des panneaux publicitaires vulgaires (dans le sens : accessible à l’instant primaire et grégaire), Durand nous interroge et nous force à nous positionner physiquement et mentalement sur l’échiquier du sans photographique.
Il prend le contre pied de toute cette photographie vendue, à la lecture jouissive ; de cette photographie sous la grande lumière du rêve de l’or qu’elle soit étalée sur les magazines, journaux, livres, sur les panneaux publicitaires, de nos écrans et dans certains de nos musées…
Il montre l’envers du décor. L’invisible enjeu de la pensée opposée à la communication marketing.
Nature et culture capitalistes se fracassent tristement dans cette œuvre « Offshore » bien éloignée de l’imagerie exotique, constituant un témoignage documentaire et poétique qui dénonce le théâtre de dupes de l’aveugle consumérisme.


Gilles Verneret