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Décaméron II - Pier Paolo Pasolini
Décaméron II - Pier Paolo Pasolini


Pasolini contemporain



Il y’a des morts plus vivants que les vivants, Pasolini en est.
Ce sont souvent des êtres qui dérangent l’Histoire et que l’on préfère archiver aux muséales du patrimoine, plutôt que de les voir interférer, (toujours, encore !) dans la vie réelle ; tel reste Pasolini auquel on rend aujourd’hui hommage, dans toute l’Italie et l’Europe -dites culturelles-, pendant que de son vivant on s’acharnait à le persécuter...
Telle tourne la roue de l’histoire, dans des retours qu’avait anticipés de ses analyses prophétiques, le poète.
Il y’a de vrais saints (fêtés le 1er novembre, nuit du décès de P.P.P, précédant le « jour des morts » du 2 !) si la « sainteté » n’était pas une fiction enfantine, que la religion réprouve comme Nietzsche, Van Gogh ou Pasolini, qui sont allés au bout de leur parcours avec ce courage qui fait exemple bien longtemps après leur départ...
Leur art était leur arme et leur survit. Pasolini est de ceux là. Et chacun par la suite s’ arrange confortablement avec eux, chacun a son petit artiste maudit dans le creux de son cœur ou de son esprit ; quand on ne parvient jamais à s’approprier le vrai message du créateur rebelle...
Trente six ans après, Pasolini fait encore parler de lui, agitateur post mortem des milieux intellectuels et...

La mort qui fait question

Pelosi, son avéré et / ou présumé meurtrier manipule encore la vérité par le jeu des médias, en affirmant (en 2005) qu’il s’agissait d’un complot maffieux, et que l’écrivain cinéaste a été exécuté par plusieurs criminels siciliens, mais faut il croire un homme qui aurait accepté étant innocent, de passer neuf années en prison ? Et de se rétracter à de multiples occasions ?
« Je suis innocent, je ne suis complice de personne. Je n'ai pas tué Pasolini […] Aujourd'hui je n'ai plus peur… Pourquoi j'ai changé de version ? Parce que tout le monde est mort, et que maintenant je peux parler… Les agresseurs étaient cinq Ils l’ont sorti de la voiture et ont commencé à le frapper fort à coup de barre de fer et à tour de rôle en le traitant de “sale pédé” et de ” sale communiste”.
La thèse littéraire du meurtre rituel et symbolique, aux origines mythologiques, défendue par Giuseppe Zigaina ou Dominique Fernandez devient par là même, beaucoup plus sujette à caution : le poète tragique “y aurait été tué par des gigolos homosexuels qu'il draguait tous les soirs à la gare de Rome; ceci en accord avec la préférence qu'il avait pour l'amour à risques et les rapports sexuels avec les garçons issus du people des borgate, ces “ragazzi violenti”.
Alberto Moravia, son meilleur ami, brisé par cette mort pense que : ” Pasolini est mort d’une manière non pas accordée à sa vie, mais aux préjugés et aux convictions de la société italienne : autrement dit non de sa faute, mais de celle des autres…(…) Il s’est agi d’un lynchage punitive, moraliste, conformiste, qui a dégénéré en meurtre : plus probablement l’œuvre de plusieurs voyous… La sympathie qu’il croyait avoir gagnée autrefois, dans ce monde de voyous et de sous – prolétaires, s’était métamorphosée en dégoût et en aversion.”
Cité par R. de Ceccaty “chroniques judiciaires” et entretien avec Nello Ajello.
Mais qu’importe au fond que Pasolini ait été assassiné pour ses idées ou par un prostitué ? La mort des personnages controversés et incontournables, est toujours mystérieuse (et la mort tout court d’ailleurs)... La sienne interrogera longtemps les contemporains et leurs héritiers, qu’elle soit le fait d’un complot, ou d’un geste crapuleux, restant ce passage sublime qui indique la sortie du monde...
Comme si la mort pouvait donner sens à la vie ? Elle la conclut, elle l’oblitère, mais ne la recouvre pas, et c’est la vie et les actes de P.P.P qui nous le rendent proche, et non sa mort... Comme si...
«... la mort opère une synthèse rapide de la vie passée, et la lumière rétroactive qu’elle renvoie sur cette vie en sélectionne les points essentiels, en en faisant des actes mythiques ou moraux hors du temps. Telle est la façon par laquelle une vie devient histoire.
P.P.P. « L’expérience hérétique »

Synthèse

Et Maria Antonietta Macciochi dès Novembre 1975 a semblé donner le mot de la fin dans une fulgurance dialectique du/ou des regards :
« Pasolini a été assassiné par un monde qui s’est férocement défendu contre lui, qui n’a pas supporté son défi (contre les interdits sexuels, politiques, artistiques) , dans une identité absolue entre l’engagement et la vie, tous deux assumés en pleine lumière... La haine déchaînée contre Pasolini, à l’instigation d’une société toute entière, trouve son expression dans la mise en scène du crime : une exécution publique, effectuée au grand jour pour que tout le monde voie et apprenne... Et c’est ici que se noue un drame plus vaste, dans la mesure où une société incapable de se représenter dans ses livres, dans ses films, dans ce qui la travaille à tout instant, et qui vomit dans ses méandres, est une société menacée d’aphasie, de refoulement, et donc virtuellement criminelle. »

Persécution

On a intenté trente trois procès à Pasolini de son vivant sous tous les prétextes, à son œuvre comme à lui même et dans la majorité d’entre eux il a été complètement innocenté.
« Pasolini est un psychopathe de l’instinct, il est anormal sexuellement, homophile au sens le plus absolu du terme. Pasolini est si profondément anormal qu’il accepte en toute conscience son anomalie au point de se montrer incapable de l’évaluer en tant que tel... C’est un homosexuel exhibitionniste et voyeur, un sujet aux instincts profondément tarés et avec de grossiers radicaux d’insécurité...Personne socialement dangereuse. » Professeur Aldo Semerari expert psychiatre au procès du Circeo
« J’endure ce qu’un écrivain peut endurer de pire. La mystification de mon œuvre : une mystification totale, complète irrémédiable. - (Force sera donc de lui rendre éternellement justice ). Une véritable opération industrielle. Tout ce que je dis et j’écris subit, à travers l’interprétation calculée de la presse « libre », une métamorphose implacable : discrédit, dénigrement et diffamation qui, qui peu à peu finissent par être de purs simples outils de voyous, et deviennent une réalité qui transforme sociologiquement mon style. »
P.P.P « Vita nuove »

Pasolini actuel

Car c’est bien de ce constat que renaissent de leurs cendres ses prémonitions, en août 1975 dans le « Corriere della sera » il prophétisait déjà les errances Berlusconiennes et Sarkoziennes, toute collusion entre le pouvoir et l’argent, le pouvoir et le sexe (l’épisode DSK étant l’ultime avatar !) :
« Seuls les évènements qui se déroulent « dans le palais » semblent dignes d’attention et d’intérêt : tout le reste n’est que futilité, grouillement , masse informe, second choix. Et naturellement parmi les choses qui se passent « dans le palais », ce qui importe vraiment, c’est la vie des plus puissants, de ceux qui sont aux sommets. Etre «sérieux » signifie paraît-il s’occuper d’eux, de leurs intrigues, de leurs alliances, de leurs conjurations, de leurs fortunes; et enfin, aussi de leur manière d’interpréter la réalité qui est « hors du palais » : cette réalité embêtante de laquelle tout dépend... Cette concentration de l’intérêt de tous sur les sommets et sur les personnages du sommet est devenue exclusive jusqu’à l’obsession. Cela n’avait jamais atteint de telles proportions. Les intellectuels italiens ont toujours été des courtisans . »
P.P.P « Lettres luthériennes »

Pasolini à Casarsa

A partir de 1941, et à cause de la guerre, Pasolini s’installera complètement à Casarsa della Delizia, petite cité du Frioul, où jusqu’ici il venait simplement passer ses vacances. Il y restera neuf années pendant lesquelles il fourbira ses premières armes d’écrivain et de militant, et édifiera peu à peu sa personnalité future. Il lui sera toujours redevable de sa formation, nourrie par son intérêt pour les dialectes et particularismes frioulans qui anticipent les méfaits de la mondialisation, contredisant ce jugement d’humeur, mais lucide de 1943 :
« Quel affreux village, que Casarsa ! Il n’y a rien. Ce n’est que de la morale, il n’y a aucune beauté : la mauvaise éducation villageoise des garçons, la méchanceté des filles, la poussière grise et lourde des routes. Tout a perdu le mystère dont l’enfance l’entourait... »
A Luciano Serra

Le 28 janvier 1950 Pier Paolo et sa mère Susanna prennent le train pour Rome, où il restera jusqu’à sa mort, ne revenant à Casarsa que pour de courts séjours. Aujourd’hui un centre d’étude P.P.P a été édifié dans un bâtiment neuf, collé la Maison Colussi (famille du côté de sa mère) contenant de précieux documents relatant son passage dans le Frioul, où il y est enterré auprès d’elle.
Paradoxe qui l’aurait peut être fait sourire : sa notoriété post mortem attire des touristes, venus honorer sa mémoire tout en faisant marcher le commerce.

Pasolini Roma

Début 1950 il commence à habiter dans des quartiers pauvres : d’abord dans le ghetto de la piazza Costagutti où sa mère fait des ménages, puis près de la prison de Rebibbia à Ponte Mammolo, en passant par le quartier populaire de Monteverde, pour finir à l’orée des années soixante dix dans la banlieue riche de E.U.R au 9 Via Eufrate. Pasolini a gravi tous les échelons de la réussite tout en écumant tous les endroits reculés de Rome et en développant des relations chaleureuses avec les oubliés des « borghate misérables» et du boom économique des années soixante, qu’il ne trahira jamais. Il conservera toujours un contact sincère avec les gens simples, et ses anciens compagnons du Frioul ; parfaitement illustré par son amour pour Ninetto Davoli.
« Rome cette nouvelle Casarsa...(.) Rome est un endroit horrible. J’éprouve à son égard un refus absolu, je la déteste c’est un désert culturel. La société de consommation porte en elle une forme totale et plus moderne de fascisme ... Moi je travaille toute la journée comme un bénédictin mais isolé. Chez nous les intellectuels ne peuvent plus rien faire. »
P.P.P à M.A. Macciocchi

Vision rétrospective

Rien n’a changé depuis trente six ans en France comme en Italie, les intellectuels n’ont aucun pouvoir d’interférer sur la réalité sociale et sur la société de consommation boostée par l’hyper capitalisme qui avale tout sur son passage.
« Je regarde avec l’œil d’une image les préposés au lynchage J’observe mon propre massacre avec le courage serein d’un savant. »
« Je suis un affreux matou qui mourra écrasé par une nuit noire dans une ruelle obscure ».
Et Pier Paolo en avait de « ce » courage, de celui qui selon Bouddha est la source du bonheur et de l’action, du courage d’affronter dans les yeux une société perverse, doublée de l’intuition irrationnelle de ce que cela produirait comme « destinée » libre, à son encontre.

Gilles Verneret