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Centre
de
photographie
contemporaine

© Choi
© Choi


La danse
de monsieur Choi.



Avons croisé sur les talons fleuris d'Elzéard, un homme de petite taille venu d' Hong Kong, il y'a plus de quarante ans et qui après des péripéties multiples s'est établi à Paris, où il a vu naître son troisième œil ; celui des Cyclopes de l'épopée d'Ulysse. Bien mérité, ce repos du labeur passionné à l'abri de l'agrandisseur, celui de ces géants à l'orbite unique qui donne forme aux rêves les plus fous et aux cauchemars inimaginables, auxquels Choi le démiurge inspiré donnera vie, le temps aidant, en les extirpant de sa cervelle insondable.

Monsieur Choi est artiste autant qu'il est tireur avec cette fronde armée de lumière qu'il projette à toute volée sur la surface de l'image. Dans l'art du tir à l'arc oriental plus proche de lui, il faut viser juste et vrai c'est à dire en soi même. Tout un savoir faire accumulé au fil des décennies, à ne pas confondre avec la connaissance qui ne connaît rien, survolant comme Icare inexpérimenté les gouffres du savoir purement livresque. Celle là est faite d'attention et de répétition appliquée du geste pur, où les mains de Choi dansent sur l'image au rythme d'un ballet incessant de cache-cache, qui ne dévoilent que le nécessaire du visible, abandonnant à la cécité le superflu redondant.
De l'ombre grandit la lumière que mate le magicien laborantin, qui s'attaque les soirs de veille après le travail ou les jours de repos, à ses monstres impossibles, dragons challenge de l'imaginaire qui n'ont jamais trouvé de forme humaine, autre que dans l'univers mental de ce Choi qui les matérialise. "Personne n'a jamais vu ça "proclame t-il péremptoire, "mais qui est personne ? Un étranger que tout Paris connaît ?, seul Choi révèle l'invisible", personnage masqué qu'il porte hors du commun, dinosaure échappé de la vieille sagesse chinoise, qui heurte toutes les convenances et rassure la douce folie de Lao Tseu : "Celui qui voit, ne voit pas, seul celui qui est aveugle voit la vision. "

Avec cette dose d'alchimie burlesque et fantasmagorique tout droit sortie d'un tableau de Bosch, Choi le poète écorché et sensible, emmène ses frères humains aux confins du Styx, où il les abandonne face à ses "auto portraits aux enfers". Racines du primitif moyenâgeux, et rictus grimaçants, méduses analgésiques flottant près de bulles et de miroirs de plumes, où les visages coupés en deux nous renvoient des cris interrogateurs, tous émergent de derrière le sourire de Bouddha.
Et quand le tireur s'anime, c'est comme un guerrier qui se met en branle bas de combat et n'arrête plus son effervescence artistique. Qu'il travaille pour lui ou pour les autres, l'Héphaïstos photographique sur son enclume rallume le feu de sa forge, celui dont on fait les tableaux argentiques. Chaque image est le lieu de la réanimation du réel, qui se bouscule à l'entrée de l'objectif, pour imprimer ses marques lumineuses. Le forgeron plongé dans le noir danse la lumière domptant sa machine anti-diluvienne : un vieux Durst sorti de la Renaissance italienne croisée de Mad Max ; extrait à chaque exposition la substantifique moelle de sa texture mentale. Survolant d'un saut de Camera obscura jusqu'à Niepce empêtré du siècle des bourgeois, sans s'y brûler, il réinvente l'estampe y mêlant indissociablement la photographie au dessin.

Monsieur Choi écrit la lumière, remue les photons perdus de sa galaxie, sur son papier savamment bousculé, déroulé et qui se rebiffe avant d'être plaqué sur l'acier des murs aux aimants inhibiteurs, puis laminé aux rayons d'un soleil noir qui l’ensemence. Enfin roulé et révélé.
Il s'adapte à la température, module sa couleur harmonise entre elle les modalités, règle les contrastes et les masses en déséquilibre, composant un savant modèle qui s'élève en un ensemble cohérent à l'œil. Choi tel Circé derrière ses filtres, assaisonne les basses et hautes lumières retenant là où il faut retenir, ces rayons qui éblouissent et les égalisant avec les noirs, là où il faut relâcher l'obscur, une élégante cuisine chinoise qui on le sait concurrence celle de Rabelais ...
Et recommence encore ce rituel incessant d'heures en heures, sans savoir où la nuit, où le jour s'arrêtent et où Choi s'exécute depuis des siècles sur ces antiques papyrus, rouleaux chinois couvert d'écriture idéogrammique.
Puis rassasié l'on quitte ce festin du regard et emporte avec lui un peu de rêve éveillé, qui déroute l'inconnu, dégente le quotidien, au cœur de ce que l'on n'ignore et redonne vie à des apparitions invisibles à l'œil nu.

On ne peut évoquer finalement la figure de Monsieur Choi qu'en un haïku dur
La où vise le tireur
La bécasse s'envole
vivante

Gilles Verneret.