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Centre
de
photographie
contemporaine

© L.Cohen
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Les échelles ambigües
(des espaces)
et des monologues
de Lynne Cohen




Paroles perdues dans des galeries

Lynne Cohen en un regard.
Insolite des lieux et des proportions. Des matières, des odeurs… un enfermement.
Avec elle, les images ont une odeur.
Mais où est donc la porte de sortie de l’image ?
Comment y pénètre-t-on ?
Comment en sort-on ? Beckett…Kafka…
En balance avec un sens du burlesque bien de chez… Tati.
Lynne tatillonne. Précise, rigoureuse et appliquée. Une fourmi dans l’espace, dans un magasin de bibelots étranges et mécaniques.

Les sols et les plafonds, et de l’importance de la boite. Un coffret. Un objet photographique dans un cadre soigné et de couleur, de rigueur.
Frontalité ouverte souvent sur les angles… sur des papiers peints, un peu comme si l’on ne pouvait pas respirer.
Présence des chaises. Ionesco. Inquiétude.
Lynne dit « inquiétance », bien plus appropriée.
Archéologie des meubles. La façon d’entrer et de sortir. Le regard des plantes tourné vers le dehors. Domestiquées jusqu’à l’outrance, mais en quête d’air nouveau.
Les prises de courants comme des yeux, en déséquilibre.

Contrairement à Diane Arbus Lynne n’utilise pas l’ironie. Un constat plat et banalement fantastique.
Mais d’où vient la lumière ? Pas de l’extérieur. Du dedans.
Des appliques. Très modernes. Des néons, des fenêtres closes, derrière des stores.
Le design désigne l’époque (c’est son rôle) de la prise de vues et nous introduit subrepticement, comme à notre insu, dans l’Histoire (cette fiction sans cesse chassée chez Lynne Cohen).
L’espace souvent biaisé, abordé par l’oblique comme extrait d’un petit sac en cuir de chez Dior en noir et blanc des années soixante, ou encore la symétrie par la frontalité.
L’incongruité des assemblages. Le mauvais goût qui devient de l’art et du «very good taste» des décennies après.
Qu’est-ce qui est le plus inquiétant chez elle ? Le salon ou l’installation militaire ? La salle de danse ou d’expérimentation ? Les clubs fermés des cercles ou les piscines des termes ou bains douche ?
« Comment un monde peut il être si instable ? Il faut se rendre malade pour soigner ? » Note-t-elle.
Stands de tir de police. Elle a en horreur la guerre et les jeux infantiles d’adulte qui vont avec et évoque plus le dîner des généraux de Boris Vian ou du Docteur Folamour. Elle ironise la violence et la rend petite comme ces miniatures inefficaces et moquées.
Hommage aux Becher : Répétition. Uniformisation, si l’on n’y regarde pas de près.
Laboratoires d’expérimentation, quand le réel devient plus irréel que la réalité.
Importance des sièges vides. Les assis de Rimbaud. Photographies qui recherchent l’assise sous couvert de la chambre 20 x 25.
L’acoustique : fondamentale ! Le son étouffé de ces images. Combinées aux odeurs, un univers passé au crible. Maniaquerie féminine ? La propreté du cadre.
Pas de poussière chez Lynne autre que dans l’œil et impossible s’en débarrasser. Une gène visuelle.

Paroles de Lynne perdues dans le cosmos

Si on ouvrait les portes (toujours fermées) le monde pénétrerait l’image où ces dernières s’y engouffreraient et disparaîtraient à force de se vouloir réalistes.
« Comment ça peut être réel et presqu’abstrait à la fois ? Je peux être si près du sujet, sans le sujet ».
Proximité ou distance avec le sujet. Cinéaste Japonais Ozu qui voit à ras la moquette, du haut de la posture d’agenouillement, mais non annihilation ; car Lynne collectionne ses boites mentales et cet univers toujours à redécouvrir aux quatre coins du monde avec la même opiniâtreté dans ses recherches et émerveillement dans son retraitement.

L’équilibre de la vision, l’harmonie dépouillée due à la bonne distance.
Distance qui entraîne distanciation de l’affect. N’aime pas spécialement ce qu’elle photographie, plus du ressort de l’obsession.
A hauteur du sujet. Rendre la présence de l’opérateur absente, pas d’esthétique.
Reste le matériel militaire et les installations, que l’on on a pris souvent pour telles… Toutes les photos ont été prises telles quelles… Pas de mise en scène. Mais une mise en image et en espace.

Nous ne sommes pas dans un Musée d’art contemporain à contempler des objets dans une échelle ambiguë, nous sommes dans le vrai monde de la folie béate.
Dans le petit monde de Kafka.

Métaphore du shooting. Le photographe et l’art du tir. Où vont les flèches ? - dans les quatre directions extérieures.
Et dans les quatre directions intérieures.
Ces images sont comme des bas de femme que l’on retourne. Comme l’inconscient, qui se dévoile sur une jambe de femme. L’envers de l’endroit. Quels endroits bizarres !
L’opérateur : l’observer ?
Mais qu’est ce que camouflent les images de Lynne ?
« Non ce n’est pas un Sugimoto… »
Lynne ne veut pas trop expliquer. Juste mettre un peu le doigt, comme Tati, sur le feu, puis s’en aller en faisant volte face avec sa petite tête grise, pleine d’humilité.
« Mais ce qui compte c’est que ça marche !!! » renchérit-elle.

L’odeur dans la photographie ! Rare. Un univers proustien. Sans madeleine autre que du formica. Matière moderne.
« Spar ! Pourquoi ?… Parce qu’il est difficile d’y pénétrer sans autorisation, et puis : comment entrer dans l’image ? »
Chercher le magique et les contradictions du « dit » des adultes.
Le non dit, non vu du monde d’enfance.
Comment échapper à l’espace d’une photographie, quand on s’y est laissé prendre ?
Très claustrophobique cette ambiance, surtout dans les espaces privés. Les appartements témoins ou pas. Du vide. Du style. Tous les référentiels culturels présents, accumulés, dans des strates universitaires.

Comme ces sous marins : métaphore de cette descente dans l’arrière conscience.
L’image comme lecture de l’inconscient ? Non pas chez elle.
L’inverse : lecture de la conscience, en plongeant dans les univers inconscients. Lecture de l’indicible, de la boite du mental. Jouer avec d’autres couches. Le mystère reste entier même mis à nu.
« Est-ce que ma photographie est documentaire ? ».

L’univers du mental

Question piège et fleuve. L’univers de Lynne est avant tout la description de l’univers mental humain.
« Elle rend compte du monde, elle me touche avec une distance que je veux garder. Je touche les choses, j’encadre les choses, je les enlève, j’ajuste, je les révèle ».

Là joue la couleur des cadres dans ses photographies noir et blanc, qui racontent d’une autre façon ce qui se passe dans l’espace photographié.
C’est comme une cuisine américaine bien rangée.
Pardon Lynne ! (Qui n’a pas fait exprès de naître en Amérique…)
« La couleur des photographies couleur n’est même pas vraie !!! Ce n’est pas la vraie couleur, la couleur c’est autre chose, en tout cas elle ne reste pas dans ma mémoire ».

Et si les couleurs avaient une idée ? Comme les voyelles une couleur ?
La couleur de l’idée et la psychologie de l’espace. Ce dernier issu du mental des propriétaires.
Du vide dans leur tête. De ce vide américain qu’avait si bien stigmatisé Henri Miller dans son « Cauchemar climatisé ».
Certaines images de Lynne sont climatisées et elle a le don de nous mettre l’œil dessus.
« La suggestion de couleur en Noir et Blanc est plus vraie que si je réalisais la photographie en couleur »
Les couleurs de Lynne Cohen sont artificielles, entendez influencées par la température !
Et pourtant elles sont plus gaies, plus légères, plus lourdes paradoxalement que les bi chromiques et nous ramènent à l’enfance, confie-t-elle encore.
Les espaces sont toujours vides de personne.
Il n’y a personne et pourtant plein de monde. Photographie humaniste, poétique à rebours.
Une poétique de l’enfermement obsessionnel. Toutes ses images mettent à nu les obsessions mécaniques de leurs démiurges - décorateurs. Décor de la boite du mental comme une maison de poupée à quatre dimensions. Miniature agrandies.
Echelles ambigües où l’œil a du mal à se positionner.
Le sens de l’humour anglais : « Personne, mais je ne saurais pas où les mettre… ».
C’est angoissant cette solitude des objets abandonnés à eux mêmes, quoiqu’incroyablement bavards et envahissants. Cette symétrie folle qui habille les décors, comme si on était tombé sur la tête ou plutôt que rien n’y tienne debout.

Parfois on y verrait bien l’entrée fracassante de Buster Keaton qui casserait cet ordre incongru.
On est jamais dans la nature chez Lynne, quand elle s’immisce dans le champ en aparté d’une perspective, elle est simulée : fausses plantes, plastiques (si elles sont vraies on sent qu’elles étouffent), photographies, toujours camouflage ou camouflet ?
Tous les horizons sont bouchés, évoqués ou peints. Cet horizon mental géométrique pour se rassurer. Surtout pas d’infini.
Et à la fois un peu de l’univers de Lewis Caroll.
Le monde de Lynne est traité comme un musée, comme des reliques trouvées intactes et qu’elle se chargerait lourdement de protéger, de sauver du naufrage du temps. Des documents intimes et révélateurs de l’infra réalité du monde souterrain.

Gilles Verneret