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Centre
de
photographie
contemporaine

© M.Ackerman / Vu
© M.Ackerman / Vu'
© T.Cuisset
© T.Cuisset
© B.Serralongue
© B.Serralongue


Le point de vue
et la démarche photographique.


Dans une période où tout le monde produit des images numériques sans réflexion, images toutes faites comme prêtes à porter par l’appareil automatique, il convient de se poser la question du point de vue et de la démarche du photographe qui seules peuvent engendrer une lecture par le spectateur et donc une réflexion qui permette d’extraire ces images amateurs de leur cadre privé, pour accéder à une lecture plus universelle.


Le point de vue et la démarche
Ne pas confondre le point de vue et la démarche en photographie.
- Le point de vue est l’endroit d’où l’on regarde et d’où l’on choisit son cadrage. C’est une orientation du regard qui adopte une façon reconnaissable ou concertée de se positionner par rapport à la réalité. Le point de vue se fait d’images en images. Il peut se confondre avec la démarche comme chez Bruno Serralongue. L’esthétique, souvent quand elle ne s’appuie pas sur une démarche synthétique, débouche sur la satisfaction visuelle, sur l’émotion qui reste périphérique car reliée à des codes conventionnels d’appréhension. L’esthétique ne surprend pas elle fait référence à un domaine déjà connu.
- La démarche est abstraite et mentale, c’est le projet initial ; la syntaxe globalisante. Elle intègre le point de vue, qui sera choisi en fonction de cette démarche, après qu’elle ait été définie. La démarche implique donc obligatoirement un point de vue, c’est à dire une manière de regarder qui soit reconnaissable par le spectateur.
Au contraire le point de vue peut se passer de « démarche » et viser un esthétisme trouvé dans l’image unique. La démarche implique la série d’images et la syntaxe qui relie plusieurs images constitutives d’un discours global. Elle débouche sur le mystère du sens et la volonté d’en pénétrer l’univers intérieur. Une démarche étant secondaire, elle implique le recul et la distanciation.
La démarche peut s’appliquer à un sujet donné dans un espace / temps donné mais elle peut aussi être le résultat d’une éthique, celle du créateur qui se situe, dans ce cas, dans une démarche générale dans sa vie.


Éthique et esthétique
Le point de vue photographique peut vite s’apparenter à une esthétique donnée et reconnaissable par le regardant. Il peut être aussi être l’aboutissant d’une démarche créative ou commerciale.
Et dans le cas de la démarche créative s’appuyer sur une éthique individuelle est indispensable pour connaître l’expérience des limites. On ne peut pas tout photographier ou du moins on peut le faire, mais dans le cadre d’une démarche, qui fixe le parcours et sa destination. Et comme son nom l’indique le « cadre » inclut la notion de » limite ».
L’esthétique n’est pas pour autant à proscrire ou inutile, elle doit être le résultat d’une éthique individuelle avec ses « limites ». Ethique qui se choisit dans une démarche, qui adopte ensuite un point de vue dans la pratique face au réel. Et c’est en dernier ressort que doit se faire jour l’esthétique, qui ne doit pas être première sous peine de n’être que répétition : une soupe créative (ou ré-créative) qui permet d’être reconnu et donc de repousser l’inconnu.
Quand l’esthétique devient un style, elle prend le risque de devenir maniéré, en perdant le mystère qui fait la qualité de l’art. Cela rassure certes les tenants de la culture qui peuvent l’inscrire dans des projets sociétaux, mais lui fait perdre sa dimension poétique et donc révolutionnaire de la forme (cf. : Francis Ponge)
Le style peut donc être identifié à une esthétique donnée et reproductible que l’on reproduit machinalement, une manière de faire et une manière de montrer, comme le flouté d’un d’Agata ou d’un Ackerman. Le style dans ces exemples finit par faire école. Et les postulants à l’écriture et chercheurs de « maîtres » s’empresseront de lui emboîter le pas... Mais dans cette reconduction mimétique la démarche s’est noyée, s’est oubliée en cours de route ; connaissant dans l’anticipation le résultat visé, la pratique devient machinale.
L’esthétique est un aboutissement, la démarche est initiale. Et l’éthique globalise l’ensemble.


Objectivité / extériorité et subjectivité / intériorité
Danger pour l’opérateur photographe de se faire avaler / dévorer par la réalité extérieure (qui a engendré la boulimie d’images du monde moderne). Nécessité de se relier à son monde intérieur et de faire la jonction entre l’observateur et l’observé. C’est de cette jonction possible et encouragée que naît l’éthique qui sépare la photographie uniquement documentaire de la photographie à vocation créative. Cette dernière garde le projet documentaire (la photo étant essentiellement « document »). Le style documentaire dont a parlé Walker Evans intègre la notion de subjectivité de l’artiste, lorsqu’on replace celle ci dans la démarche générale de l’artiste. L’image purement documentaire n‘a pas de style reconnaissable, (l’esthétique étant au service du projet d’archivage de la mémoire) car elle poursuit le but de fixer une réalité de la façon la plus froide et la plus objective. Elle ne peut se passer d’un discours qui l’accompagne, la souligne, d’une explication de son contenu : elle est illustration et non image signifiante.
La photographie documentaire créative est au contraire une pensée par elle-même , (porteuse de sens dans ses signifiés) car elle a intégré tout un processus de maturation intérieure et permis de relier la subjectivité du créateur à la découverte objective du réel extérieur.
Toute création originale porteuse de vrai sens et donc de mystère réunit l’intérieur et l’extérieur, le cerveau limbique émotionnel et le cortex. Elle est appréhendée par le regardant comme un monde en soi, et non comme une illustration ou une représentation du monde réel.


Représentation et illustration
La représentation est re-présentation et donc seconde d’une image constituée à partir d’une réalité visible. Il y a secondarité dans le projet et donc distanciation naturelle du « c vu » et de la « vision » rapportée.

Représentation : image, symbole, signe qui représente une chose ou une idée, ce par quoi un objet est présent dans l’esprit.
Illustration : exemple servant à faire comprendre.

La représentation est un objet nouveau indépendant de ce qu’il représente, une seconde fois, sous une autre forme, elle est du domaine de l’esprit.
L’illustration cherche à nous faire comprendre, ce qu’elle veut illustrer, elle est dépendante de l’objet (co-substantielle), relève du domaine de la matérialisation.
L’illustration n’est pas du ressort de l’art, à la rigueur de la science ou de la pédagogie, quand la représentation l’est, consciente de son enjeu de re-création ; de re-visitation par l’esprit transformateur.

Gilles Verneret.