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Centre
de
photographie
contemporaine

© J.Guinand
© J.Guinand


Le jusant du temps.


à propos du travail de Julien Guinand

Les heures importantes sont immobiles : elles se gonflent d’une multitude de fractions de temps arrêtés, instants quasi morts chargés de plus de vérité. Julien Guinand se faufile, se tient sur le fil des instants et des temps qu’il saisit pour pénétrer au cœur de cette immobilité et de cette vérité. Il est seul, le regard accroché à l’écume de la marée descendante du jour, là où la mélancolie s’étend comme un doute. Il mise sur le crépuscule, sur cette lumière propice à la suspension, à l’arrêt du visible. Chaque jour la rencontre a lieu sous des modes différents, mais toujours le rideau se ferme au profit de l’invisible et du noir de l’encre de la nuit. Le photographe apprivoise la lumière du soir, cette lumière qui s’écroule si vite pour rejoindre l’autre côté de la terre, cette lumière qui porte en elle le temps de sa disparition, temps en lutte à l’égal de celui qui sert à prendre une photographie. Lutte également entre la quiétude et l’inquiétude, une sérénité d’apparence laisse vite sourdre une inquiétante étrangeté qui par la mise en scène du réel devient le théâtre de la réalité. Le réel sous le regard de Julien Guinand glisse le long des bords de la fiction, le noir et blanc est en prise avec l’ombre jusqu’à ce que la matière nous parle du silence troué de présence, il y aurait donc un passage entre les deux ?

Le silence des sujets : cet écartement, ce détachement, cette mise en dehors qui s’impose devant nos yeux, qui nous parle d’une face cachée, d’une sous-face, qui fait que l’image est une chose différente de la chose, qui s’en distingue essentiellement. Cette distinction est la présence : cet entre-deux où le monde se retire, où il n’a plus d’usage et donc ne se présente plus. C’est ce qui ne se montre pas mais qui se rassemble, c’est l’intime qui se condense et se forme en image au-delà des formes et du formel, c’est l’intimité qui troue le silence.

C’est le passage du presque invisible au visible, là où rode suspendue à la lumière, au temps et surtout à la présence de Guinand, l’image, celle qui porte la transparence, l’évidence, la douceur dans ses grains, son noir et blanc, mais également dans sa couleur, cette couleur diaprée qui fige en événement le temps. Ses images sont l’évidence de l’invisible, elles s’ancrent sur sa matière, elles accèdent à son savoir, à un état pur infiniment ouvert ou infiniment perdu. « Nous avons l’art afin de n’être pas coulés au fond par la vérité » disait Nietzche.

Ses photographies sont à la lisière du jusant dans le glissement et l’éloignement silencieux de l’autre rive, là où l’horizon et la mer se joignent en une ligne. Elles sont des scènes de l’autre côté des phrases, elles s’imposent comme juste des images, qui n’ont rien à dire mais tout à montrer, elles sont installées dans la mutité de leur arrêt.

Jacques Damez.