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Centre
de
photographie
contemporaine







L'expérience du réel chez Philippe Chancel



L’effet réel, qui est le passage obligé de toute photographie qui est ce «procédé au moyen duquel on fixe sur une plaque sensible à l’aide de la lumière; des corps que l’on met devant l’objectif» semble aujourd’hui se diriger beaucoup plus vers le virtuel, qui serait une potentialité inhérente à cette nouvelle photographie. Cette réalité «virtuelle» ayant été facilitée par l’apparition de l’image numérique et subséquemment des techniques de Photoshop qui permettent de transformer à sa guise les éléments visibles en leur donnant l‘apparence du réel, mais seulement l’apparence. Car une des qualités du réel est d’être perçu dans un temps linéaire donné et clos par l’opérateur. Le virtuel lui adjoignant des temps simultanés repêchés dans d’autres sections temporelles. Réel mécanique Newtonien contre réel quantique Einsteinien.

On peut ajouter à cela que la dimension fictionnelle de la photographie va aussi en grandissant chez des artistes actuels tels Jeff Wall, Florence Chevalier ou Bernard Faucon où l’on rejoue le réel dans des mises en scènes entièrement concertées.

Chaque art possède sa spécificité d’expression, celle de la peinture et de la photographie est de travailler sur la planéité et les champs de l’espace de la bi à la tri dimensionnalité. Mais pendant que la première relève de l’imaginaire intérieur de l’opérateur reliée à une gestuelle combinatoire, la seconde est co-substantielle à la réalité extérieure, qu’elle reproduit par le biais d’empreintes lumineuses, sans intervention de la main humaine autre que l’œil mental

En ce sens la photographie, bien que faisant partie des arts plastiques au titre des multiples techniques de l’estampe, a sa propre histoire, son propre champ d’investigation et surtout son originalité propre qui est celle d’être sensible aux corps que l’on met devant l’objectif.

Cette sensibilité au réel, bien qu’elle ne doive pas se confondre avec lui n’en étant qu’une représentation plastique, fait sa qualité essentielle. Reste ensuite le choix de recomposer ce réel ou de le livrer dans un état tel quel.

Ce qui me parait constituer la fascination qu’exerce l’image photographique tout en la différentiant des autres disciplines visuelles que sont la peinture et le cinéma d’auteur, relève donc de cette capacité innée de représenter le réel à l’état brut en le mettant en scène ; car il ne faut pas se leurrer il y’a toujours mise en scène du réel, qu’il soit recomposé ou livré en l’état sauvage (comme le reportage). Même dans la photographie la plus instantanée le cadrage et la composition de l’image relèvent toujours du ressort de l’opérateur qui choisit même à son insu, la manière de montrer. Cette dernière étant issue d’une pratique constante.

L’expérience du réel et sa représentation dans l’image photographique est parfaitement illustrée et même démontrée par le travail de Philippe Chancel sur la Corée du nord, qui a aussi le mérite de réunir photographie documentaire et œuvre contemporaine.

Les échanges avec lui nous apprennent qu’il se fait un point d’honneur, de ne jamais retoucher une image, en lui retirant ou lui adjoignant des masses ou effets de lumière. Il s’en est fait une éthique personnelle, une exigence qui entraîne une méthode de travail jamais mise en défaut. Fâché même qu’on ait pu mettre en doute cette déontologie appliquée. Méthode qui prévalait dans la photographie humaniste de la grande époque, Tina Modotti parlant d’honnêteté à ce propos, et rejetant l’idée d’apporter quelconque transformation à l’image. Toute cette vision a depuis volé en éclat et les photographes n’hésitent plus à s’engouffrer dans le no man’s land de l’image virtuelle, et d’une certaine esthétique cynique où le réel brut ne fait plus objet de motivation ou d’attrait.

La démarche adoptée par Chancel sous tend donc, l’idée que le réel objectif est rempli d’informations passionnantes que l’art de l’opérateur se doit de retranscrire dans l’image planéiforme. Chez lui comme chez d’illustres devanciers tels Walker Evans ou Gary Winnogrand la réalité est abordée sans présupposés plastiques. On se fond derrière son cadrage où l’on s’affranchit du réel tout en l’absorbant.

Corée/décorum

Philippe Chancel a travaillé avec du matériel numérique en Corée du Nord qui convenait parfaitement à cette approche. Cette technique lui permettant de produire des images aux couleurs acidulées et parfois criardes, qui dans son développement actuel, manquent encore de modelé et de nuance dans les dégradés de couleurs où les contours bavent parfois. Mais ce qui pouvait apparaître comme une faiblesse renforce ici l’idée du décorum en se rapprochant de l’imagerie iconique et hyperréaliste des tableaux officiels des sociétés totalitaires.

Les tableaux de Chancel présentés sous diassec, semblent comme vidés de leur contenu lumineux, tout motif se détachant comme atone de l’ensemble où ils se fondent pourtant dans des compositions soignées où le punctum central fait figure de sujet, où converge le regard. (Comme une forme d’obligation du regard non étrangère aux autos censures).

«C’est trop beau pour être vrai» affiche la scène décrite, mais qu’y a-t-il derrière ce vide flatteur ? Les individus s’appréhendent par le groupe ou par le cadre dans lequel ils s’inscrivent et se définissent. Les sourires sont de façade et tout évoque, même les plus banals gestes quotidiens, une savante mise en scène inconsciente, parfois complètement décalée de son contexte, comme cet agent de la circulation qui déroule une chorégraphie mécanique sans lien direct avec le passage des automobiles.

Et pourtant éthique oblige, pas un cheveu n’a été bougé dans chaque image. Ce qui nous retient et attise notre curiosité dans son travail, est que tout y est soustrait du réel sans l’outrer. L’outrance provenant de la réalité en-jeu de ce régime de pacotille.

L’interdit transgressé nourrit la curiosité de nos regards occidentaux, friands de dépaysement culturel, mais Chancel a su conserver un regard aussi neutre que possible, en adoptant une esthétique de la distanciation et de non complaisance. Contrairement à Serralongue et à son « point de vue » orienté à partir de la position de l’opérateur, Chancel met en scène ses images à partir d’une prévision innée, recréée naturellement dans son viseur à partir de son expérience esthétique personnelle.

En Corée, régime oblige, il a pu s’en donner à cœur joie, toute réalité entre vue, rentrant dans un agencement ordonné, comme si chaque description lui était livrée sous une lumière et un air uniformes, où les individus réduits à des figurines n’échappaient jamais à l’uniforme et à l’impeccabilité.

En témoigne ce climat presque lunaire, bien que pris en plein jour, d’équanimité et d’harmonie glacée qui a fait que ce constat photographique a pu être caution, à la fois du régime qui diffuse le livre en Corée, sous la bénédiction de son démiurge dictateur, et de ceux qui en Occident le dénoncent comme : totalitariste.

Ce totalitarisme de l’image à double face avec sa perfection formelle qui engendrait dans les années soixante dix un enchantement idéologique d’une certaine gauche française qui acclamait ce type d’iconographie comme ils dénoncent aujourd’hui ce qu’elle transporte ou véhicule : du transport enthousiaste au déport négatif. Pendant que les tenants de l’art contemporain s’émerveillent de cette approche digne des installations kitsch d’artistes asiatiques.

Chancel n’en a cure, se coltinant scrupuleusement le réel dans son viseur, comme une abeille qui butine avec un soin extrême et une rigueur non démentie, la retransmission numérisée et en direct d’une réalité défiant notre culture.

Nickel Chrome

L’expression qui parait le mieux synthétiser la vision globale de ce travail est « nickel chrome ». Des images nickel chrome pour un monde figé dans des postures mécanisées. Chaque geste étant encarté dans sa fonction. Il n’ y a pas d’impairs dans les rues de Pyongyang, du moins dans le constat livré par Chancel . Tout est bien en place, avec ce sentiment étrange de désertude bien que les lieux soient habités, mais par qui ? Des bâtiments géométriquement alignés et austères, des rassemblements bigarrés mais monocordes, des subterfuges colorés et aseptisés , une précision méthodologique des espaces qui sied au goût frontal de Chancel . Des ombres ou personnages convenus chacun représentant un tableau de l’hymne à l’immobilisme vacant. On respire tellement dans ces paysages quel l’on y étouffe et l’on se demande en vain qu’est-ce qui est caché derrière ce décor de Corée.

Gilles Verneret.