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Centre
de
photographie
contemporaine

 
 


Tribune : L’expérience du réel en photographie.



Par essence on ne peut atteindre le réel qui est absence à lui-même, mais l’on peut s’en approcher. Dans la vie c’est dans le présent et dans l’oubli de la conscience que l’on en fait l’expérience la plus ressemblante, bien que l’on ne puisse affirmer, qu’il s’agisse bien de lui. Le réel inatteignable : tel est sa définition la plus approchante ou improbable.
Le réel en tant que concept s‘appréhende comme un espace tridimensionnel se déroulant dans une temporalité. Il est externe et co-substantiellement interne, car nous faisons partie intégrante de lui, mis en relation par notre perception au moyen de nos sens. Mais au delà de cette dichotomie et de cette existence potentielle en dehors de nous : il contient tout.
En art c’est la photographie qui a le plus de ressemblance avec lui. Elle se présente en quelque sorte comme sa « peau » extérieure, son apparence, bien que ces dernières ne puissent se confondre avec lui. La photographie est cette peau du réel, ce que d’aucun préfère nommer « l’effet réel ». Pas d’issue dans une quelconque symbolisation : le réel brut et dans sa simplicité d’apparence, pas d’imagination à son propos simplement son apparition en apparence « réaliste ».

Si on replaçait l’image photographique dans le monde réel on utiliserait le symbole d’une surface plane, carrée ou rectangulaire, translucide et laissant apparaître dans sa matière impressionnable une image de ce réel. Surface qui volerait dans l’espace interstellaire selon qu’on dirigerait cette lucarne en haut ou en bas, de droite à gauche et dans tous les sens. Elle n’en prélève donc qu’une infime partie qu’elle enferme dans sa boite obscure et nous restitue ensuite en dehors de la durée présente, empreinte figée et morte.
La photographie avec le cinématographe est un langage universel, la première fixe un instant « t », le second mis en mouvement inclut la durée, pendant que le premier semble l’éterniser et convoquer parfois l’extase.
L’image joue avec le réel, semble s’en jouer à moins que ce soit lui qui s’en joue et nous égare avec cette impression de réalité.

On trouve aujourd’hui dans le Monde du 17 avril 2010 la trace d’un nouveau cliché d’Arthur Rimbaud pris devant son hôtel en Abyssinie. C’est un évènement culturel important, comme si l’on exhumait un morceau de réel passé et oublié. Personne ne s’y trompe, tout le monde y compris les artistes conceptuels, le prennent pour un fait acquis, c’est bien Arthur Rimbaud sorti des abysses, non pas pris comme représentation, mais comme expression du « vrai ».
La photographie immortalise le réel, on devrait dire plutôt le graphie, l’écrit avec le langage des signes de la lumières, des formes, des lignes, des masses. Toute une sémiotique de l’apparence.
Lorsque on lit un roman ou un texte poétique : l’imaginaire s’en mêle et invente ses propres codes de représentation. La porte est ouverte sur l’infini de l’irréel. Pendant que le réel lui, s’impose à nous dans cette surface rectangulaire argentique, annihilant tout échappatoire du sens. On peut certes broder, à partir de lui, car on le trouve vide de poésie ou de grands espaces psychiques; il se résume à lui-même : un moment saisi hors du temps, extrait du réel comme une ponction médicale qui à la fois nous gruge en nous donnant l’illusion de ce qu’il n’est plus, rendant compte de « ce qui a été » et en même temps nous rassure nous octroyant un vertige d’éternité factice.
La peau peut se toucher du regard ou mieux de la main, s’effleurer, elle instaure un rapport de séduction ou de répulsion, mais elle reste à la superficie de la chose en soi, elle en cache la mécanique interne que l’on ne peut appréhender que par la pensée qui dissèque mais n’embrase jamais la totalité de l’instant présent. Et encore ne s’agit-il que du » réel visuel », car l’ouie et les autres sens sont exclus de cette perception incomplète.
L’appareil enregistreur de son a la même fonction que la photographie, prélever des morceaux de réel auditifs.
Le peintre et le sculpteur, eux, jouent avec les fantaisies des formes irréelles, encore faut-il que ces formes proviennent d’un univers potentiel, peu appréhensible au premier coup d’œil. Mais la déstructuration imaginaire de ces formes (« demain, jadis et autre part ») nous éloigne de ce côté immédiatement présent et brut (« ici et maintenant »).
La fascination issue de la contemplation du (nous devrions dire « d’un ») réel n’est nulle part aussi évidente que dans l’image photographique.
De l’évidence de la lumière et de l’apparition...

Gilles Verneret.