-

Centre
de
photographie
contemporaine

© E.Carucci
© E.Carucci
© E.Carucci
© E.Carucci
© E.Carucci
© E.Carucci


Le corps d’Elinor


Rarement la chair, dans ce que ce mot implique de présence charnelle, n’est apparue autant sous le sceau de l’évidence, que dans les images d’Elinor Carucci.
Images d’elle-même et de ses proches, principalement de ses parents, de son amant et maintenant de ses deux enfants dans la série intitulée : « My Children ».
Images d’elle-même pourtant difficilement assimilables à la notion d’autoportrait. Car le recul est ici naturel quand il se pare de narcissisme fusionnel dans les habituels auto-portraits féminins, comme si Elinor prenait en photographie, un modèle étranger qui pourrait bien lui ressembler… un peu, cette démarche engendrant la distance nécessaire qui sépare le domaine de l’émotion brut, de l’intelligence englobante de la vision.
Elle se sert de l’appareil enregistreur comme d’un scalpel et rien n’échappe à son regard sincère : gros plans de cicatrices, de morve et de larmes d’enfants, de visages ou de poitrine qui font tous états de cette nudité de l’esprit saisie dans «le plus simple appareil ».


Dans le plus simple appareil

Ne nous y trompons pas, Elinor Carucci n’est pas dupe de son art, ses effets sont produits, calculés et recherchés, fruit d’une exigence d’authenticité de ce qui pourrait être assimilé à « un journal féminin », alors que l’oeuvre prend la dimension d’un constat documentaire sur l’état de la femme moderne et
enceinte, puis mère.
A cet effet, Elinor ne nous cache rien de son intimité, comme si la pudeur lui était étrangère, elle y introduit une autre forme de pudeur qui se confond avec la vérité du regard.


Pudeur selon Littré :
“- Honte honnête causée par l'appréhension de ce qui peut blesser la décence.
- Honte honnête causée par l'appréhension de ce qui peut blesser la modestie, l'honnêteté.
Homme sans pudeur, homme qui ne rougit de rien.
-Chasteté, en parlant d'une femme.”


Pas de honte dans cette oeuvre, au contraire une étrange chasteté s’en dégage paradoxalement confirmant la nécessité historique de l’évolution des moeurs, ceci à travers les arts. Jamais Elinor ne rougit, elle nous scrute bien en face, sans provocation dans des postures d’interrogation candide !!!


Et l’on ne peut nier malgré cela que les photographies d’Elinor Carucci réveillent en nous un sentiment d’indécence, sans que cette dernière ne nous choque vraiment. Mais plutôt qu’elle nous confronte à ce que cette décence outrepassée (du passé), cette notion fragile comme la morale qui la sous tend a évolué avec le sens du mot.


Décence selon Littré :
“Honnêteté qu'on doit garder dans les actions, les discours, les habits, la contenance, etc. et dont la règle est prise non seulement des préceptes de la morale, mais encore de l'âge, de la condition, du caractère dont on est, du temps et du lieu où l'on se trouve, des personnes avec lesquelles on vit.”


Les préceptes de la morale ont évolué depuis cette vision d'honnêteté chrétienne compassée et voir une femme de soixante dix ou quatre vingt ans nue, comme nous le montre Lionel Scoccimaro, ne choque plus notre entendement.
Chez Carucci, les habits sont réduits au minimum dans l’intimité du bain, ou de la séance d’allaitement qui surprend plus d’ailleurs, par le fait qu’il y ait un enfant pour chaque sein.
Elinor Carucci se libère, nous libère, des gangues et des gaines, qui jadis enserraient l’être du corps. Et son ventre tendu à l’extrême dans la salle de bain derrière la porte entrebaillée, quêtant notre regard, porte quelques lueurs rassurantes de sensualité.
Elinor est crue, comme on le dit d’un fruit rouge, comme la fraise, elle montre sans fausse pudeur ce qu’il y a à voir, car cette vision nous dévoile de la beauté interdite, encore aux siècles derniers.
La notion de “morale” commune faisant place, heureusement à celle d’éthique personnelle. On peut aujourd’hui tout montrer et on ne s’en prive pas. Ainsi les photographies d’Elinor repoussent et élargissent les notions de pudeur et de décence, leur redonnant un nouvel éclat.
Elle échappe aux pièges du voyeurisme qui relègue le spectateur dans l’émotivité et la transgression pour laisser la place à la réflexion. Ce qu’elle nous donne à voir est ce que nous voyions tous, quotidiennement au sein de la sphère privée.
Jamais ses images ne sombrent aussi, bien sûr dans la pornographie, car si son approche élargit pudeur et décence , elle ne les supprime pas et les actes relevant de l’intimité la plus stricte ne sont pas montrés, comme le fait parfois avec arrogance une Nan Goldin.


Brut de pomme !

La terminologie et symbolique des fruits revient sans cesse sous la langue à propos d’Elinor Carucci , insistant sur un ressenti de fraîcheur et de maturité mêlées.
« My Children » nous montre une femme au sommet de sa beauté et de sa maturité, qui sont souvent le résultat de la grossesse. Elle ne cache rien sur la violence de l’accouchement et de la naissance, mais aussi de la tendresse inhérente à cette violence de la vie enfantée.
L’intimité avec ses parents et ses deux jumeaux relève sans doute de critères sociologiques et éducatifs dus à ses origines.
Son petit garçon étire son slip pour voir d’où il vient et l’on se doute bien que l’image a été mise en scène, ou du moins mis en répétition pour la photo, si l’enfant avait manifesté ce désir de son propre chef.
Car derrière ce naturel déconcertant , on sent une grande maîtrise de ce qui
est montré et de la manière « brut de décoffrage » qu’elle a délibérément
adoptée.
Avant de pratiquer la photographie Elinor Carucci était danseuse ce qui souligne encore, si il le fallait son rapport étroit avec le corps, et son expression dans la beauté.
Les images de Carucci sont des danses du quotidien. Des postures photographiques recréées et extraites directement de son vécu, répertoriées, redigérées, et réinventées pour le médium « image ».


Chez elle, on n’hésite jamais à se toucher, à s’aimer et à le montrer par des gestes. On a envie d’effleurer l’image d’ Elinor, presque de tâter de ces seins mûrs, comme on le fait des melons sur le marché.
Il y a une exaltation de la chair dans sa plénitude et dans la meurtrissure de la césarienne qui a déchiré son ventre. Le mâle humain est remis à sa place mineure devant ce spectacle de la puissance féminine et de cette virilité maternelle qui ressort du monde « en couches ».
Une pureté s’en échappe, presque une candeur mais sans affectation. Elinor ne cherche pas à séduire, ni à s’abandonner au voyeurisme de l’autre, elle se donne à l’image comme un petit animal innocent et adviendra ce que pourra du retour du spectateur…
Elle est la Madone des familles comme Nan Godin est celle des errances ivres et déviances New-yorkaises. Elle partage avec elle ce gôut de la crudité et de la simplicité, ajoutant en élégance ce que Nan Godin perd en provocation.


Icônes de la modernité

Les images d’Elinor Carucci illustrent à merveille le concept appliqué à la photographie d’icône de la modernité. Elle met à nu ce qui rebute la morale issue de l’esprit archaïque religieux : le corps.
Pas pour nous provoquer ou nous choquer mais pour nous éveiller à la beauté de la vie, de la naissance et des premières années de nos enfants. Toute femme ayant mis au monde se retrouvera dans ces images, interrogée, émue, bouleversée. Certaines rejèteront son témoignage trop à fleur de peau. Car dans l’enfantement tout est question de peau, comme dans l’amour. Et le corps d’Elinor s’offre à nos regards comme dans une eucharistie profane, on la mange du regard, sans pour autant la consommer abruptement ce qui serait s’en moquer, mais elle invite à la distanciation orale. Elle appelle le respect et la distance que l’on a pour la mère. Cette mère de chair d’où nous sommes venus.
Et l’ultime sentiment qui nous revient quand nous quittons son univers est
celui d’une immaculée, tant la beauté agrippe ses images et les marquent de
leur sceau de vérité, commune à toutes.


Gilles Verneret