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Centre
de
photographie
contemporaine

© E.Brotherus
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Le journal des Rectos
Portraits
d'Elina Brotherus



10 sept.
Un homme se souvient toujours de son premier amour. Le mien était finlandais et la semaine où Armstrong posait les pieds sur la lune, je découvrais les mystères de l’amour dans les bras de la belle d’Helsinki. Elle se nommait Ulla.
Ulla Fille des contrées sauvages du nord où es-tu passée ?
En croisant les images d’Elina B. près de quarante ans après, quelque chose de ce parfum oublié me revint indistinctement avec ce trouble de l’image diffuse qui ne parvient pas à retrouver ses contours, comme le visage de ce premier amour qui échappe et m’échappera toujours.
Elina Brotherus nous tourne souvent le dos dans ces images ou bien sont-ce ses images qui tournent le dos à la réalité pour nous faire entrer dans le pays des rêves et des fées ?
Une fée blonde, fille du nord que chantait Ferré et Dylan, qui aurait pris un coup de jeune.
Est-ce par pudeur ou timidité qu’elle se dérobe et se fond dans le paysage ? Noyant presque sa grande silhouette fragile et innocente dans ces horizons flous et grisâtres ?
Ou simplement par humilité - qui marche toujours de pair avec l’orgueil - d’affirmer visuellement son existence -apparition ?
Dans tous les cas la lumière jaillit terne de cette œuvre, où la seule petite flamme présente émane des yeux tristes ou vacants du modèle.
Ces paysages livrés derrière des yeux, les nôtres les siens, qu’importe de quelles contrées ils proviennent, des toundras lointaines ou des montagnes alpines, le froid qui s’en dégage irrémédiablement nous enveloppe puis nous imprègne, crée une fascination à la fois pesante et singulière, qui apporte le calme chez le contemplateur.
Ce spectateur qui regarde les images autant qu’il se sent regardé par elles, contemplant le paysage et s’oubliant dans la contemplation, ne fait qu’un avec le créateur : le photographe en l’occurrence. C’est aussi cela l’amour ne plus savoir plus qui est le spectateur de l’autre, ou le miroir de soi.
Pour celui qui doute de l’existence de l’âme féminine : c’est un bon viatique que de s’immerger dans l’univers aquatique et montagneux d’Elina B. celui qui nimbait les voiles de la tendre Ophélie, qui flotte comme un grand voile…Mais, « Elle » ne flotte pas, ne s’abandonne pas, au contraire droite, concentrée assumant sa place dans l’univers, dans le lac désert ou face aux nuages son corps blanc ou son costume orangé.

11 sept.
Il règne parfois ce climat Rimbaldien chez Brotherus. Celui de la pâle Ophélie. On criera au romantisme ou à la dépression nordique, on cherchera en vain la lumière qui ne s’exhibe que dans le secret de ce corps chaud. Quand Elina se montre nue, c’est aussi empaquetée dans du papier bulle nous rappelant l’illusion du papier photographique qui ne livre qu’un dérivé argentique de l’original, et ce leurre de l’art vanitas pendue sur des cimaises.
Non, nous ne posséderons jamais que le reflet papier glacé de ce modèle évanescent de blancheur.
Elina ne nous délivrera jamais que le recto de ses auto portraits tant à la mode et bêtifiant des normes des jeunes filles libérées de l’Europe fantasmatique.
Le Verso elle se le garde, son journal intime c’est le silence des mots qu’il faut deviner entre les images. Elles ne la dévoilent pas, elles arrêtent toutes les dérives de l’imaginaire pathologique, stoppant le monde et le regard à l’instant B - comme Brotherus.
Toute psychologie et son cortège explicatif est écartée, toute histoire personnelle est dissoute dans le présent savamment recomposé, négation du passé se contentant d’être là sans s’y être. La fiction commence là où s’arrête la pose et cette dernière se contente de la mise en scène minimum. Pas d’anecdote, de non dit inconscient ou de secret à dépister dans la texture de l’image comme le pratiquait Francesca Woodman : « To be here or not to be here » credo d’Elina B. Cette fiction de son âme désarme la nostalgie éliminant avec la psychologie toute la géographie biographique inutile et reléguée dans l’oubli.

12 sept.
Comme au commencement du monde. Ignorer tous les C.V. les encadrés, les critiques ? Voir Elina B. à nu sans à priori.
Quand ont été faites ces images ? Par qui ? Une fille nommée Elina B. Anonyme. Finlandaise. Jolie, douée, jeune et blonde, grande et sans expression autre que la pose solitaire, qui nous renvoie au face à face, à nous même en passant par le miroir de son recto portrait. La pose avec la poire qui déclenche la prise. Moment de pause où l’on attend l’heure, les minutes, l’expiration, la sérénité. Cocteau nous faisait traverser le miroir ou bien, l’entrevoir. Elina B. reste à la surface du verre, nous indiquant seulement qu’il y a un double derrière, celui qu’on voit. Celui qui regarde. Gardien fidèle du moi qui différentie l’observateur de l’observé.
L’entre voir, l’antre, elle apparaît derrière la buée du meuble de salle de bain, démaquillée comme sortant des brumes d’un lac de Finlande.
La solitude toujours à ses côtés, pose elle aussi. Mais solitude dans son cas n’est pas isolement, il y a rassérénance dans son positionnement. Elle n’incite encore moins à l’agitation, ou au désir, toujours à la paisibilité de l’eau qui dort.
Elle s’arrête à Bruxelles, s’y amuse, un peu, s’y photographie dans son ennui et le quotidien de ce que l’on nomme: « la résidence d’artiste » sans affectation, sans histoire, autre que l’anecdote désamorcée de son mystère.
Elle s’y interroge et ré intitule son travail « The new painting » réaffirmant sa conviction, dans la continuité de son œuvre passée, qu’elle est une artiste au même titre que les peintres de la renaissance, citant ses références, que la photographie n’est que son outil fétiche, sa peluche réverbérante, un quelconque moyen de connaissance de soi ... De soi, le mot lâché ? Qui suis je ? Y suis-je ? Qu’une photographe en train de se photographier.

13 sept.
Elina Brotherus nous confronte au vide de la démarche contemporaine, tout en agitant nos vieux démons romantiques et archaïques. Les langues de sorcière rétorqueront que tout cela sort d’un nid de tendances appliquées d’une photographie composée. Mais la vie ne fait qu’un tour et tourne sans arrêt. Si ces images nous tournent le dos et nous trouent le cerveau, c’est qu’elles tournent comme le ballet planétaire. Le temps qui s’y déroule obstinément n’est pas linéaire mais cyclique, il réanime des réminiscences.
Et si nous étions nés de ce paysage ? Du fond de ces moraines glaciaires quelque part, avant nous, réactivant la mémoire de la queue du saurien qui habite le cerveau reptilien. Elina nous renvoie aux origines une dernière fois.
Ses photographies sont des ventres chauds, qu’il faut amadouer délicatement sans s’y laisser prendre.
Si Elina B. évoque les errances romantiques rimbaldiennes, elle ne se confond pas pour autant avec les héroïnes du dix neuvième comme Adèle H. ou Ophélie. C’est une femme de son temps, même si il convie l’intemporel.
De l’obsession moderne d’être de son époque, toujours à l’heure, ne pas rater le train de la notoriété, quitte à ne plus marcher sur les traces des anciens. Pas le cas d’Elina B. qui interroge sa présence au monde, aussi à cause des réminiscences du siècle passé, dépassé.
Des façons différentes de se mettre à nu : Adèle Hugo dans sa correspondance, Elina B. en montrant son corps dévêtu et son intimité quotidienne. Immanquablement la première en montrait beaucoup plus dans les replis de son âme blessée : un pathos. Elina B. cultive le mystère vide de notre époque, n’est-il pas écrit sur les panneaux lumineux des autoroutes « restez zen » ! La spiritualité à bon marché, elle s’en moque et trace son chemin La traçabilité s’arrête net, à vif. Cut .

14 sept, le vernissage
De l’archaïsme présent dans ses images : un côté primitif, viscéral sourd de ses personnages en paysages, comme les eaux chaudes des volcans. La froideur n’est qu’apparence au contraire d’Adèle H. intérieurement glacée, car coupée de son corps dans un monde où l’on s’épanche de journaux intimes en robes et ombrelles vaporeuses là où Elina garçonne n’a cure, triomphante et sans ostentation, ni séduction, à force de candeur forcée mais indifférente.
Besoin des jeunes femmes d’aujourd’hui de se mettre en scène d’affirmer leurs corps dans l’auto portrait, au delà de la pression machiste et des étiquettes redondantes ou autres dogmes désuets.
Personnages en paysage ou en quête de regard à l’opposé de ces femmes Almodovariennes au bord de la crise de nerfs.
Fière d’être seule et sereine. Sirène et reine, libre comme l’air, sans féminisme en quête de paysages où le moi puisse s’évanouir sous le cours de l’instant.
Icône nordique, la vierge au paysage, la vierge à la paix commandée.
Objet inanimé avez vous donc une âme ? Se demande ce corps, cet être dans l’infini muet, réveillez le. Parlez ce monde sans mots, ce cri sans images.
Elina une Joconde qui ne sourit pas, même pas besoin. Anal-joconde sans le mystère de la peinture. Une déesse sommaire de l’antiquité contemporaine dans laquelle se reconnaît une génération.


Gilles Verneret