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Centre
de
photographie
contemporaine







Le devoir
du photographe.



Tina Modotti mettait en avant son premier devoir qui est celui d l’honnêteté intellectuelle et donc de l’éthique qui devrait être inhérente à toute démarche photographique. Ethique d’honnêteté dans le regard porté sur les choses, et d’excellence dans la forme qui doit en rendre compte. Honnêteté, mot tant décrié et usé, par rapport à soi même et à l’exigence qui conduit notre chemin intérieur. Chaque homme possède en effet, et à fortiori le photographe, un chemin de vie qu’il balise lui-même au gré de ses rencontres et qui constitue peu à peu son patrimoine existentiel. Sa confrontation avec le réel, donne lieu à une chasse loyale dans laquelle il doit se reconnaître. Dans la trinité lacanienne : réel, imaginaire et symbolique, la photographie a dû se faire sa place entre le réel et l’imaginaire, co-substantiel au premier, bien que ne confondant pas avec lui et alliée de la seconde surtout dans la rencontre avec le regard de l’autre. C’est l’imaginaire dans l’esprit du spectateur qui reconstitue la compréhension de l’image avec son propre matériel psychique de mémoire personnelle. La photographie s’appuie sur une image du réel, une transcription écrite, une représentation qui aboutit à la ressemblance. Mais la ressemblance n’est pas l’identique. Le propre du réel étant de ne pas s’atteindre lui-même. On participe de lui, mais n’avons d’autre moyen que de se le représenter que par le symbolique et l’imaginaire. Aujourd’hui on y ajoute la quaternité du virtuel, illustrée par l’image numérique.

L’image photographique relève de la ressemblance avec le réel, le fameux « effet réel » que certains ont cru identifier au certificat de réalité alors qu’il n’en était qu’un reflet illusionné.


Le photographe et son temps
« Au fond je considère l’époque contemporaine comme un interrègne pour le poète (ou le photographe cité par nous), qui n’a point à s’y mêler : elle est trop en désuétude et en effervescence préparatoire, pour qu’il ait autre chose à faire qu’à travailler avec mystère en vue de plus tard ou de jamais et de temps en temps à envoyer aux vivants sa carte de visite, stances ou sonnets (clichés et séries) pour n’être point lapider d’eux, s’ils le soupçonnaient de savoir qu’ils n’ont pas lieu. La solitude accompagne nécessairement cette espèce d’attitude… » Stéphane Mallarmé ; autobiographie

Qui mieux que le grand homme des mots pouvait apporter de l’eau à notre moulin pour situer le positionnement de l’authentique artiste –photographe-, dans une époque où se concoctent journellement des milliards et des milliards d’images souvenirs ou poubelles de désinformation, nourritures éphémères de l’esprit face à la peur du réel. Le gouffre de la ressemblance a pris fait et cause pour la certification de l’existant, prenant pour vrai ce qui n‘est qu’illusion mentale. Le photographe qui court après la vision contemporaine est comme un lapin qui manque le pré où pousse la luzerne. Susan Sontag en avait fait écho à sa manière, pour que l’on n’en ajoute pas. Ne pas être de son temps comme elle écrivait est une nécessité intérieure comme de ne pas nager en eaux communes, de crainte de s’y noyer. Poursuivre l’unanimisme conduit certes aux honneurs mais au gouffre académique. C’est la palissade que de dire que le photographe est seul avec son œil complètement seul. Et son oeil est de verre et sait transpercer le miroir de l’existant pour atteindre à la transparence, comme il sait refléter trompeusement le reflet du réel.

Personne mieux que Ponge n’a su traduire ce devoir de l’artiste au travail :
« 1) J’ai reconnu l’impossibilité de m’exprimer,
2) Je me suis rabattu sur la tentative de description des choses (mais aussitôt j’ai voulu les transcender !),
3) J’ai reconnu l’impossibilité non seulement d’exprimer mais de décrire les choses ».

Que reste–t-il alors à ce pauvre photographe sans pellicule, gage de l’empreinte et de la description ? Le virtuel numérique… ne plus fabriquer d’images ? Rester dans le noir sans oublier que l’image a besoin de d’obscurité pour s’épanouir, conférer la chambre obscure des peintres de la ressemblance ; des photographes avant l’heure ! Taire notre rapport au ponde, fermer les yeux n’est pas une attitude confortante, mieux vaut ouvrir les yeux avec circonspection et les remplir de notre être sans disconvenir de son chemin personnel, comme le confirme Ponge :

« Je puis donc soit décider de me taire, mais cela ne me convient pas : l’on ne se résout pas à l’abrutissement. Soit décider de publier d’es descriptions ou relations d’échecs de descriptions ».
Ponge ; réflexions en lisant « l’essai sur l’absurde »

Prenons donc cette illusion à bras l’œil et faisons avec, puisque c’est ce qu’il nous reste de joie à voir. L’objoie implique une extase, même au regard de son échec relatif mais certain.

Ne nous laissons pas entraîner par les sirènes des critiques extérieurs, suivons notre route de tortue et prenons le temps de regarder. La vraie contemporanéité rejoint l’intemporalité et donc le classicisme des formes. Mieux vaut contempler l’œuvre d’un photographe ancien qui a contrôlé sa production, qu’un photographe dit moderne qui sourit aux modes visuelles. Edward Weston nous apportera toujours mille fois plus de secrets régénérateurs et de magie que Nan Goldin. Gardons nous de la nouveauté extérieure, fallacieux échappatoire aux alouettes, vernis glacé de réalité comme l’on défendu de jeunes générations.


Critiques
Garants modernes de la profondeur supposée de l’œuvre photographique, face à eux, un seul critère d’approche : la lisibilité qu’ils mettent tant en avant pour la lecture d’image, sous le boisseau conceptuel du contrôle des signifiants.

- Soit ils sont lisibles et vous vous sentez intelligent à les parcourir, « logos spermatikos » qui ensemence votre propre terrain de compréhension. Mais alors l‘humilité sera de leur fief, ils vous y convieront. Leur compagnie vous éclairant sur votre propre manière de penser et vous aidant à grandir, à porter une vision neuve sur les choses, délaissant l’ancien, alors de critiques ils deviennent passeurs , là est leur unique rôle admis.

- Soit ils sont illisibles et incompréhensibles, leur écriture absconne et vous vous sentez stupides ou incompétents à leur lecture, cachés qu’ils sont derrière le carcan du langage ésotérique, dont le maniement vous échappe. Rejetés de la caste des penseurs, exclus des concepts , enchaînés dans leur réseaux d’idées philosophiques avec la seule issue de devenir initié ou disciple sanctionné par le diplôme et l’entrée dans la cabale.

Le discours critique se présente alors comme l’aliment indigeste du mode d’emploi accompagnant les appareils ménagers ou électroniques. Alors fuyez ces pages et ne les rouvrez plus sous peine de vous y formater l’esprit et de vous perdre dans d’inutiles stratifications discursives. Les précieuses ridicules ne sont jamais aussi loin que dans les éditions brochées ; qui encombrent notre espace depuis la renaissanc ; et la scolastique a toujours de beaux jours dans la critique française.

La photographie n’est surtout pas une affaire d’intellectuel mais une affaire de sensibilité.

« …Tout doit être soumis à l’épreuve du temps, qui amortit les élans, et qui est le grand maître du repos et de l’équilibre »

« …ces petits messieurs, dans leur hâte à se vouloir critiques, « grands critiques », afin de se placer dans une position soi disant supérieure- concluent un peu vite ».
Ponge, Pour un malherbe

Un des devoirs du photographe est de penser dans la photographie et de ne pas penser par la photographie ou pis de laisser penser les autres au travers d’elle. Le discours doit être co-substantiel à l’œuvre comme l’image l’est au réel. Gare à ceux qui pensent en amont de leur regard, ils prennent le risque de tomber dans leur cliché et dans des constructions abstraites ou théoriques dénuées de sensibilité. Et que dire de ceux qui pensent en aval , après la prise, manquant de totale confiance en leur médium et qui habillent leur prestation visuelle de mots afin qu’elle tienne debout , évitant de ce fait toujours le centre…

« Il n’ y a pas de raison que l’auto portrait soit moins juste que l’altro portrait et qu’il y’a même quelque raison de supposer qu’il soit supérieur en raison même de la supériorité du créateur sur le critique, ou, si l’on veut, de la première main sur la seconde ».
Ponge ; Pour un Malherbe

L’autoportrait dont il est question est l’ œuvre même du photographe qui est de première main quand le discours critique est de seconde et même si Ponge a la main un peu lourde, le photographe n’a pas besoin de mentor pour se situer dans le monde.

Pas de maîtres penseurs. Ponge finit :
« Besoin aussi, par rapport au public et étant donné surtout le développement actuellement un peu monstrueux de la critique dite scientifique, de ne pas laisser nos maîtres, nos prédécesseurs… à la merci des annalistes et des critiques. Proposer notre hiérarchie. Enfin nous proposer directement au public tant par nos œuvres d’expression que par nos œuvres de critique ». Ponge idem

Le devoir du photographe est bien de se prendre en charge, et de revendiquer lui-même sa place, face au public et face à l’histoire.


L’art du tir
Il semble que l’essence de la photographie soit proche de la métaphore du tir à l’arc dans la discipline japonaise du Kyudo. Il faut traquer le réel non comme l’animal blessé que l’on veut abattre, mais comme la cible que la flèche doit atteindre, pour se toucher soi-même. Il suffit d’attendre le moment et l’heure juste, la photographie nous attend au détour de notre chemin. Posée, ne demandant qu’a être prise, pour ce qu’elle est : prise de vue, illusion nous concernant exclusivement et qui engage toute notre vie.

« Une flèche pour une vie » disent les maîtres zen, « une photographie pour une vie » rétorque le photographe. Un monde est donc à l’extérieur de nous qui rejoint notre intérieur et le tireur est le tiré, la photographie est le photographe, l’observateur est l’observé.

L’acte photographique nous unit dans l’essentiel et le résultat de la prise importe moins que la discipline qui nous y conduit. C’est ensuite au spectateur à l’expérimenter lui même en fonction de son expérience et de devenir créateur de son propre univers, livré en pâture à son regard. Le spectateur devient créateur, mais de grâce qu’il s’abstienne de la critique sur autrui, qui n’est que projection de son incapacité à engendrer par lui-même. Le créateur est un guide pour celui qui ne demande que de la nourriture à sa propre envie de créer, afin de remodeler le monde muet, inanimé à son image.

Le créateur est démiurge, le critique est créature.

En conclusion : rien de plus intéressant que d’entendre les photographes parler de leurs images, seuls ils savent le faire, avec la simplicité de leur œil spontané et perçant comme celui de l’aigle. Le critique est caché derrière ses lunettes grossissantes de hyène métaphorique, parfois dans le meilleur des cas il transpose en un autre langage la substantifique moelle présente dans la trame photographique et inconnue du photographe bien que non ignorée, la plupart du temps il brode des pensums avec la volonté sous jacente de maîtriser la création par le mental -et sa toute puissance- et donc d’écrire l’histoire à sa façon, que dis je de la triturer…

« Il y’a quelque chose d’horrible (et de stupide) dans tout ce qui touche à l’histoire, c'est-à-dire ce dont nous ne nous occupons que par oui dire. Quelque chose de honteux et de répugnant dans le maniement et le traitement, la trituration des restes, des dépouilles du passé, ou dans l’évocation des fantômes ». Ponge; Pour un Malherbe

Gilles Verneret - Mars 2007.