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Centre
de
photographie
contemporaine

© Sylvie Bonnot
Grande Mue Kitaï Gorod, 2015 
© Sylvie Bonnot
© Danila Tkachenko
Airplane, 2013 
© Danila Tkachenko


DANS LES PLAINES D'ASIE CENTRALE




Sylvie Bonnot

Le Baïkal Intérieur


Danila Tkachenko

Territoires de l'échappée






Exposition du 14 septembre 2018 au 10 novembre 2018
Vernissage le 13 septembre 2018 à partir de 18h30



Parcours-vernissage le jeudi 13 septembre à partir de 18h30, avec la Galerie Françoise Besson et la Galerie Regard Sud.


Dans le cadre de la 10e édition du festival 9ph photographie et image contemporaine




DOSSIER DE PRESSE DE L'EXPOSITION


DOSSIER DE PRESSE DU FESTIVAL 9PH



S’il est un sujet qui illustre parfaitement la frontière, c’est celui des plaines d’Asie centrale où l’horizon du regard semble encore illimité et se perd dans la nuit de l’absence d’Histoire. Tandis que l’ouest américain s’est refermé sur lui-même, s’ouvrant au tourisme sauvage en été et au repli identitaire pendant les longs hivers, la Sibérie avec ses milliers de kilomètres de steppe, juste traversé par la fracture légère de la ligne de chemin de fer, conserve quelque part le statut de terra incognita malgré les appétits des chasseurs et des investisseurs capitalistes avides de richesses naturelles. Ce territoire muet à la végétation répétitive, en instance d’exploitation, sépare encore dans l’imagination l’occident européen de l’orient.


Et il y a des images, il y a des voyages où souffle encore un imaginaire musical au son rythmé du transsibérien et des airs de Borodine, qui nous transportent comme les mots vers des univers si proches et différents à la fois. Le Baïkal Intérieur de Sylvie Bonnot penchée sur ses pratiques de beauté méditative, nous convie à l’excellence poétique où l’errance débouche sur la forme plastique pendant que l’approche réaliste de Danila Tkachenko dans les steppes de Sibérie nous restitue les restes de l’arsenal guerrier et gelé de la vieille URSS et de la moderne Russie en route, ponctué par des rencontres d’un futur improbable avec ces rebelles hippies oubliés d’un passé survivant.


Gilles Verneret




Sylvie Bonnot



Sylvie Bonnot « bon pied, bon oeil »




Le travail de Sylvie Bonnot relève de l’expression « bon pied bon oeil », résultante de cette impression spontanée qui surgit à la rencontre de ses images du transsibérien. « Bon oeil » comme ce panoramique qui fleure bon l’inspiration immédiate du photographe, quand l’artiste se délie et s’étire au gré des instants prélevés de Moscou à Vladivostok, avec cette sensation inqualifiable de traverser ce paysage à l’échelle surdimensionnée, plutôt que de le laisser défiler autour d’elle, calmant ainsi ses visions entre le bleu des cieux, les eaux gelées du lac et des rivières aux reflets turquoises, l’ocre des paysages et les visages du train, dans cette ligne paisible de partage à l’horizon qui nous entraîne dans ses émotions voyageuses.


L’essentiel y défile donc au gré de sa lente respiration, car Sylvie Bonnot voulait à l’origine du projet ralentir son périple en franchissant la Sibérie avant d’atteindre Tokyo, sa destination finale, pour se donner le temps de la méditation visuelle, avec ce remplissage de carnets de dessins, de notes de voyage, et de l’édification future de ce Baïkal intérieur, qu’elle conclurait de retour au pays natal. Mais si le ressenti extérieur est bien de l’ordre du méditatif, le sien rejoint au contraire selon ses termes « ce sentiment d’urgence face à cette immensité qui à peine perçue passe derrière nous, dans ce temps de la prise de vue si intensif, en dépit des fuseaux horaires traversés, piégé qu’il était par l’inquiétude de manquer des instants de cette taïga cachée derrière les rideaux d’arbres ».


Elle ajoute : « ... avoir été surtout touchée par la profonde humanité au fil de la distance, des habitants au corps mécanique jusqu’aux isbas les plus modestes qui s’égrainent, éparpillées au long des voies. La rudesse de la vie en Sibérie est accrue du fait du paradoxe persistant qui oppose la simplicité des habitations, confrontée au dénuement des steppes majestueuses et au souvenir lointain de l’opulence des cathédrales et des palais de l’autre coté de l’Oural.»


Ceci expliquant sa volonté de capter des fragments de ces si grands espaces avec un matériel des plus humbles en sachant se faire discrète dans ses déambulations dans les wagons, afin de trouver sa place dans ce quotidien traversant.
Puis munie de son allant « bon pied », « ben plantata » comme disent les Vénitiens, Sylvie Bonnot sur le sol de son atelier retrouvé quelques mois plus tard, réalisera ses sculptures, concrétions échappées et revisitées par l’imaginaire du fleuve Amour, frontière immanquable au fin fond des plaines d’Orient.


Elle déformera donc ses images, réanimera ses carnets, fruits de l’incubation des neuf mille deux cents kilomètres franchis, les prendra à « bras le corps » manipulant et malaxant la gélatine photosensible, chauffée et surchauffée pour lui redonner vie : une autre forme plastique sur un papier distendu dans l’espace, comme dans les miroirs déformants où se reflètent les corps alanguis de Kertesz. Miction trempée dans le révélateur et les bains libérateurs, reconstituée avec sa main , comme le sculpteur aux prises avec la glaise, Sylvie Bonnot a su donner forme et vie à son voyage mental, le restituant dans son espace personnel d’exposition : du mur au sol, des portes au plafond, au contact des étoffes de soie ou des grandes toiles.


Gilles Verneret






Sylvie Bonnot, Le Baïkal Intérieur




« Mais voilà que dans la blancheur neigeuse infinie, dans l’entière désespérance, se dresse soudain le pin nain. Il secoue la neige de sa ramure, se relève de toute sa hauteur et tend vers le ciel ses aiguilles vertes, givrées, à peine roussies. Il entend l’appel du printemps qui ne nous est pas perceptible et, lui faisant confiance, il se redresse, le premier de tous dans le Nord. L’hiver est terminé. » (Varlam Chalamov, Récits de la Kolyma).


Il y a en Sibérie un tragique de la nature, voisin mais indifférent au tragique de l’histoire. Comme deux images superposées, deux images glissées l’une sur l’autre avec un léger espace, à peine une respiration ou une vibration, entre elles. Et il est des pins nains, comme des hommes taciturnes, qui résistent à l’hiver comme à l’immensité, en s’arc-boutant sur eux-mêmes, dans une patience, une résistance insoupçonnable. La photographe qui parcourt la Sibérie n’a vécu ni les hivers, ni les goulags, ni la misère, ni la mélancolie russes. Pourtant, même au printemps, l’immensité et son tragique indicible prennent à la gorge, happent le regard, enveloppent violemment le Moi-Peau de l’artiste. La mémoire, les fantasmes, l’histoire viennent sans doute y ajouter un peu de leur poids inconscient.


L’ouvert, pour reprendre une idée de Rilke, dépasse ici les capacités et la sensibilité humaines, le regard est submergé, et il s’agit donc de trouver une tactique, comme le pin nain qui se courbe sur lui-même sous la neige en hiver, pour artistiquement rendre compte de cette démesure sans y sombrer. L’art rejoint alors la résistance instinctive du pin nain.


Comme celui-ce tapi sous la neige, le travail de Sylvie Bonnot, intitulé Baïkal intérieur, recèle un noyau émotionnel imperceptible, une part cachée mais active. Noyau qui littéralement et métaphoriquement met en mouvement ses images. Pendant sept jours, elle photographie la vie intérieure du Transsibérien et capte aussi par fragments les paysages traversés à travers la vitre de son compartiment. Le dedans et le dehors, le noir et blanc et la couleur, le mouvement. Plus tard, dans son atelier, les trajets de l’image se poursuivent : Sylvie Bonnot décolle la gélatine de ses tirages de leur support papier pour les transférer sur d’autres supports, d’autres papiers, du tissu, des objets, voir sur la peau d’un modèle… La ligne d’espace-temps du parcours du train se poursuit sur d’autres voies, se démultiplie via d’autres aiguillages. Comme pour épuiser la surface par des gestes artistiques multiples. Gestes qui, à la fois, et presque paradoxalement, «exaltent» la surface des images et tentent d’en capter les dessous, l’intériorité. Le paradoxe, l’impossible du réel s’énonce ainsi : il n’y a en photographie que surfaces, pourtant il doit bien y avoir un flux, une source, un secret qui agissent « dessous ». Comme Beckett épuisait les mots et le langage, Sylvie Bonnot épuise les images. A force de surfaces, on parviendra bien à en faire surgir l’impossible fond ! L’aporie artistique peut s’entendre phonétiquement (la peau rit) : une peau qui mue, un rire qui secoue l’impossible de l’effort photographique. L’optique et l’haptique tendent à se confondre ou à s’agencer dialectiquement ensemble, comme le dedans et le dehors, la surface et son énigme, les grosses ampoules neigeuses de Sibérie et les pins nains qu’elles accueillent sous leurs surfaces.


Jean-Emmanuel Denave






Danila Tkachenko



Danila Tkachenko, Territoires de l'échappée




Dans ces deux séries "Restricted areas" et "Escape", fruits du photographe russe Danila Tkachenko, que nous avons réunies dans une même exposition, se confrontent un monde d'en haut (rangée du haut) tout de blancheur vêtu, froid, réglementé, vide, presque invisible, arsenal noyé dans le métal et le béton aux quatre coins de l'espace sibérien profond ; et le monde d'en bas (rangée du dessous) d'une verdeur sombre, maléfique et végétale de bois imprégnés, cachée dans la pierre ou dans les sous-sols humides, parsemée d'étranges personnages comme sortis d'un cauchemar d'enfant, avec coiffures de verdure, nus, abandonnés, aux mains cagneuses et amputées.


Deux mondes qui semblent si différents, et pourtant si semblables à seconde et double vue, car interrogeant nos regards, acteurs et spectateurs, tous deux éberlués et incrédules.


Danila Tkachenko, jeune artiste russe sorti d'une école de photographie documentaire, a arpenté ces deux mondes de la Russie moderne, découvrant chemin faisant une vision encore tournée vers son histoire passée : le premier fait de standardisation et de lois des restes d'un empire déchu et disparu, et l'autre d'échappée austère hors du monde socialisé, en quête de l'oubli d'identité.


Ces deux mondes s'interpénètrent donc et se croisent au carrefour de la disparition, luttant dans l'attente contre les outrages du temps, appelés à l'irrémédiable destruction de la rouille et de la putréfaction. Les réprouvés marginaux de la forêt, hommes simples issus du peuple, le coeur plein de nostalgie du désir d'un retour à une nature innocente et vierge de civilisation, face à ces bâtiments et architectures emblématiques de la puissance politique de l'ancienne Union soviétique, gouvernés par les élites de ce pouvoir centralisé, se retrouvent dans cette résistance, symbolisée par ces deux couleurs de la mort à l'oeuvre : ce blanc funéraire et muet aux sirènes d'appel d'urgence, et ce vert sombre du murissement inexorable du végétal aux cris d'animaux ancestraux. Les deux partagent aussi ce sens du secret : secret d'état de l'arsenal militaire estampé « confidentiel » caché aux confins des territoires sibériens de l'hiver, et secret individuel avec son désir de dissolution de la citoyenneté, livrée à cette solitude intemporelle, mais « libre ». Tkachenko parle à propos de ces zones de projets construits sur une utopie d'une société tournée vers le progrès technologique afin de sauvegarder le pouvoir. Ce dernier s'édifie sur une violence institutionnelle, incarnée sous la forme d'armes modernes et de blockhaus fortifiés. Violence sourde et froide qui fait référence à cette période de l'histoire de la seconde moitié du 20ème siècle, qui se précipitait dans la course aux armements avec l'ennemi américain. Et c'est à cause de la peur de cette guerre nucléaire que des marginaux rêveurs ont fait le choix de s'exiler, hors du monde, comme les bagnards déportés de l'époque stalinienne, mais cette fois-ci du fait de leur propre volonté.


Mais s'échapper du monde, désirer vivre au secret, en marge de la société technocratique implique de perdre ses repères, et de vivre en dehors de l'histoire, qui ramène aux hommes primitifs et à la misère morale de l'acculturation, que l'on sent poindre derrière ces visages barbus, hagards, perdus dans la toundra. Le mythe des hippies américains des années soixante a fait long feu. Eux se révoltaient contre la société US consumériste et guerrière du Vietnam aux émeutes raciales, en butte de surcroit à cette guerre froide, mais gardaient un pied ferme dans les villes et dans les banques.


Ces images de « Restricted areas » et «Escape" conservent donc un enjeu métaphorique à la fois actuel et pourvoyeur de révélations critiques d'un temps passé, que l'on aimerait voir révolu définitivement. Elles nous mettent en garde contre cette guerre froide aux braises souterraines, toujours prêtes à se réanimer, sous l'impulsion despotique d'un Poutine ou de la folie dangereuse d'un Trump, et nous enjoignent d'agir, au moins dans la prise de conscience... N'est-ce pas la fonction ultime de l'art ?


Gilles Verneret




Escape




« J’ai voyagé à la rencontre de peronnes ayant décidé de fuir loin de toute vie sociale, vivant seuls dans la nature, loin de tout village, ville ou autre présence humaine. La majeure partie de ces voyages a été faite en Russie.
J’ai grandi au coeur d’une grosse ville, mais j’ai toujours été attiré par la vie à l’état sauvage -pour moi cela représente un endroit où me cacher et retrouver mon « moi réel », ma véritable existence, en dehors de tout contexte social.
Je suis préoccupé par la question de la liberté personnelle dans nos sociétés modernes : comment est-elle envisageable, quand on est constamment entouré par un cadre social ? L’école, le travail, la famille -une fois dans ce cycle, on est prisonnier de sa propre position, et l’on doit se conduire de la manière attendue. Il faut se montrer pragmatique, solide, ou bien l’on devient un paria ou un dément.
Les personnages qui peuplent ce projet transgressent les standards sociaux de différentes façons. Par un retrait complet hors de la société, ils partent vivre seuls dans la nature sauvage, se dissolvant en elle graduellement, perdant leur identité sociale. En explorant cette expérience, il est important pour moi de comprendre s’il est possible de se couper complètement de la dépendance sociale, de se détacher du public pour aller vers le subjectif -et ainsi, faire un pas vers soi-même. »




Restricted areas




« Le projet Restricted Areas » porte sur l’élan humain perpétuel qui tend vers l’utopie, à la recherche de la perfection à travers le progrès technologique.
Les Hommes essaient toujours de posséder plus qu’ils n’ont -c’est la source même du progrès technologique. Parmi les sous-produits de ce progrès, les outils de la violence, pour conserver le pouvoir sur les autres.
« Plus vite, pus haut, plus fort » -ces idéaux résument souvent l’idéologie qui anime les gouvernements. Pour atteindre leurs objectifs, ces derniers seraient prêts à sacrifier n’importe quoi. En parallèle, l’individu est censé devenir l’outil de l’accès à ces ambitions. En échange, il se voit promettre un meilleur niveau de vie.
Pour Restricted Areas, j’ai voyagé à la recherche de lieux autrefois cruciaux dans ces idéaux de progrès technologique. Aujourd’hui ces zones sont désertes. Elles ont perdu toute signification, figées dans leur utopie idéologique devenue obsolète.
Beaucoup de ces lieux étaient autrefois de véritables villes secrètes, qui n’apparaissaient sur aucune carte ni rapport public. De ces sites de triomphes scientifiques ne restent plus que des bâtiments abandonnés, oubliés, d’une complexité presque inhumaine. L’avenir technocratique parfait n’est jamais advenu.
Tout progrès rencontre ses limites tôt ou tard, et cela peut survenir pour différentes raisons - guerre nucléaire, crise économique, catastrophe écologique... Ce qui m’intéresse ici est alors de témoigner de ce qui subsiste, une fois le progrès technologique dans l’impasse. »


Danila Tkachenko







En partenariat avec Esox Lucius et Picto.
Avec le soutien de la DRAC Bourgogne-Franche-Comté, la DRAC Auvergne-Rhône-Alpes, la Ville de Lyon et la Région Auvergne-Rhône-Alpes.
Ainsi que le Musée d'art contemporain de Lyon, l'Institut d'art contemporain - Villeurbanne/Rhône-Alpes et la Bibliothèque municipale de Lyon.