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Centre
de
photographie
contemporaine

© Stefan Ruiz
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Stefan Ruiz


Exposition "Clinic" en 2007


En Résonance avec la Biennale d'art contemporain de Lyon

Le projet CLINIC a pour ambition d'explorer l'esthétique de l’univers médical à travers la photographie contemporaine. Détachés des préoccupations propres au photojournalisme, douze photographes ont confronté la singularité de leur regard à l'une des multiples facettes de ce thème. Développés en partie dans le cadre de résidences d'artistes au sein de centres hospitaliers, leurs travaux livrent une vision intime de ces espaces ou de leurs résidents.

Stefan Ruiz a concentré son approche sur les urgences du CHU de Rouen. Ce service incarne à ses yeux un système dédié à répondre aux “ drames ” de la vie, dans le sens théâtral. Il photographie les acteurs : les victimes de ces tragédies plus ou moins graves, mais également les soignants, dévoués à apporter une issue positive. Ces portraits, réalisés sur fonds neutres pour créer de l a distance par rapport au contexte, tendent à montrer comment soignants et patients subissent chacun à leurs manières ces épreuves. Les portraits sont complétés par des photographies d’espaces, d’objets et de détails. Ainsi ces photographies forment un ensemble narratif où chaque image prend sens par rapport à l'autre.

Avec le soutien de RVB, Publimod.



"CLINIC" par Michel Poivert

Si le sens commun reste attaché à la vieille image de l’artiste romantique - libre de donner à ses intuitions une forme expressive -, l’histoire de l’art ne cesse de démontrer que le processus créatif agit à partir de contraintes techniques, sociales ou bien encore historiques. Mais au-delà même de ces facteurs contextuels, c’est la commande faite à l’artiste qui l’éprouve peut-être plus encore que l’exercice de la liberté créatrice. Des mécènes privés à la commande publique, l’assignation de l’artiste à traiter un sujet a souvent été assorti d’une obligation à délivrer un message. Mais la commande peut aussi partir d’un désir d’expérimentation où la figure imposée du sujet n’est pas tributaire d’un discours monolithique. Alors, l’épreuve est plus grande encore car l’artiste doit inscrire et relier ses préoccupations les plus intimes au sujet dont il doit rendre compte. Soit il recouvre par ses méthodes et ses obsessions le sujet jusqu’à l‘étouffer en le privant de son autonomie, soit à l’inverse il se laisse contaminer par l’ensemble des images que véhicule le sujet et se réduit au rôle d’illustrateur. L’enjeux consiste à rendre dialectique ces deux positions, à partir de là, tout le sens d’une entreprise de commande se déploie, l’artiste se trouve relié au fait social, comme celui-ci s’éclaire d’un nouveau jour et se propose au public en dehors des stéréotypes.
En cela, la commande faite aux photographes de CLINIC rappelle que l’artiste contemporain agit dans le champ social, que son regard invité à se poser sur un secteur déterminant de l’activité humaine est une forme d’exploration de la conscience collective.

Choisir la thématique de la santé, du monde de l’hôpital, de la maladie et des soins, du corps et de la souffrance relève d’un pari ambitieux. Habituellement régie par les institutions soumises aux exigences de la communication, la question de la santé nous apparaît à travers le filtre du reportage et de discours déterminés par l’idée de progrès ou, à l’inverse et sur un mode critique, à celui d’une déploration de situations indignes de nos sociétés modernes. Dans ces cas, l’iconographie véhiculée du monde de l’hôpital varie entre optimisme et pessimisme, et le corps est soit traité sur un registre abstrait de la machine à réparer et des performances atteintes par la technique, soit au contraire sur celui d’un dolorisme qui suscite le discours compassionnel de l’affliction. Il n’était donc pas inintéressant de convoquer la sensibilité artistique pour sortir de cet antagonisme et rendre plus dialectique notre approche de « la douleur des autres » pour reprendre l’expression que Susan Sontag employait pour étudier notre rapport à l’image de la souffrance des hommes. Les artistes se sont donc mis au travail, cherchant dans chaque cas un angle particulier, à la fois descriptif et posant au-delà des cas concrets une question plus profonde à notre conscience collective du vieillissement, de l’accident, de l’environnement, de l’action des hommes à l’endroit des autres hommes. L’approche est à chaque fois documentaire, précisément dans le sens où la description des faits n’est pas une limite mais l’ouverture vers des enjeux généraux. Documentaire dans le sens où les images ne sont pas transitives et limitées à un message. Documentaire encore dans la forme, avec dans chacun des cas une profonde réflexion sur la distance, c’est-à-dire une méfiance à l’égard de l’affect qui gouverne trop souvent l’image du monde de la maladie et de l’hôpital en général. Que ne voyons-nous en effet, de reportages ici où là, où la réalité n’est devenue qu’un effet parmi d’autre ! Cette distance n’est toutefois pas synonyme de froideur, elle est une distance au sens où elle marque le chemin à parcourir pour comprendre les représentations et ne pas donner de la complexité des situations une image naturaliste. C’est tout ce qu’apportent les multiples travaux des artistes de CLINIC : un regard pensant sur un monde où la science a élaboré un univers complexe de relation entre le corps et la société.

Les images de CLINIC s’inscrivent aussi dans une histoire des idées et des représentations. Avant de désigner un établissement médical, ou bien de servir d’adjectif à tout ce qui s’apparente à l’hygiène – et au sens figuré « clinique » renvoie à la froideur et à la précision – le terme de clinique est le nom d’une méthode. Celle-là même qui a ouvert la médecine à la modernité en la transformant en une science de l’observation ; la clinique, faut-il le rappeler, est l’art de lire les symptômes. On doit à la grande étude menée par Michel Foucault au début des années 1960 (« Naissance de la clinique », 1963) d’avoir montré à quel point la réforme des méthodes médicales à l’époque moderne a été celle d’une soumission des corps à l’investigation du regard. La médecine entretient ainsi avec le regard une relation déterminante, et tout ce qui constitue, plus encore aujourd’hui qu’hier, le dispositif des soins – de l’architecture aux hommes et aux machines – témoigne de ce rapport à la perception dont l’imagerie médicale avec la radiographie, complétée aujourd’hui par l’IRM et les scanner, forme l’emblème. Voir, décoder, percevoir, agencer pour mieux regarder, la clinique est sous la gouvernance de la perception et des signes. On s’en persuade encore en consultant la passionnante collection intitulée Usefull photography, la production vernaculaire de cette photographie « appliquée » à la médecine remplit totalement les conditions de la clinique.
Chargée de l’expertise visuelle des phénomènes, la photographie médicale, vieille d’un siècle et demi, compose avec les exigences de l’observation. Mais ce qui en elle nous fascine toujours aujourd’hui, c’est la part de théâtralité qu’elle contient : les dispositifs, salles, machines et appareils, l’ostension des poses qui produit une adresse à l’observateur proche de l’obscénité, tout cela forme le grand théâtre de la médecine dont la première représentation remonte à Charcot et à son usage de la photographie dans l’invention de l’hystérie. Définitivement, la clinique est un lieu de mise en scène où se joue la vie, la survie et parfois la mort ; la clinique est un « théâtre de la cruauté » pour reprendre la formule d’Antonin Artaud : la question esthétique ne lui est donc en rien étrangère.

Le travail de Rémi Faucheux qui assure la direction artistique de CLINIC s’inscrit dans une dialectique des usages. En confrontant la photographie médicale et le regard des artistes contemporains, on dispose ensemble des images entièrement déterminées par leur valeur d’usage (diagnostique et communication) et des images pensées en dehors d’une valeur d’usage, c’est-à-dire à l’intérieur d’un processus artistique. D’un côté les images cliniques, opérantes et déterminées dans leur finalité, de l’autre les images « du » clinique, exerçant sur son objet un regard oblique qui traduit de manière souterraine notre sentiment face au destin du corps. Les premières fascinent, amusent ou effrayent, les secondes interrogent, émeuvent ou apaisent.