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Centre
de
photographie
contemporaine

© P.Chancel
"White spirit" 
© P.Chancel
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"White spirit" 
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"White spirit" 
© P.Chancel
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"White spirit" 
© P.Chancel
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"White spirit" 
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“DRPK Corée du Nord" 
© P.Chancel
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“DRPK Corée du Nord" 
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“DRPK Corée du Nord" 
© P.Chancel
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“DRPK Corée du Nord" 
© P.Chancel


Philippe Chancel


Exposition "White spirit" en 2010 et “DRPK Corée du Nord" en 2007



Depuis ses débuts, Philippe Chancel photographie les sociétés autoritaires et les dictatures communistes en particulier. En 1981, il est le premier à se rendre en Pologne où a lieu un état de siège proclamé par le général Jaruzelski. S'ensuit une longue série de reportages jusqu'à cette année 2005 où il obtient un visa de près d'un mois pour la Corée du Nord. En 2007, il réitère l'expérience de l'utopie en se rendant aux Emirats Arabes Unis pour constater de ses propres yeux ce gigantesque chantier à ciel ouvert. Déjà, il constate des points communs entre ces deux pays : culte de la personnalité donnant lieu à une iconographie à satiété, concentration du pouvoir, contrôle sur les individus et surtout un déni de l'humain, revers de ces sociétés de l'hypertrophie régies par l'argent et le pouvoir politique.

Philippe Chancel s'intéresse à la manière dont ces sociétés du spectacle mettent en scène leur pouvoir. Luxe et divertissement pour l'une, ordre et austérité pour l'autre, ces sociétés industrielles modernes sont façonnées par les idéologies du capitalisme et du socialisme.
Aux Emirats Arabes Unis, la course à la démesure n'en ?nit jamais : les monuments sont toujours plus hauts et clinquants, la consommation, et son lot de placards publicitaires, est
omniprésente et les loisirs frisent l'absurde quand il s'agit de skier en plein désert. Là-bas, rien n'est trop beau ni trop grand pour se construire une identité quitte à sacri?er des centaines d'ouvriers immigrés. Les sirènes de la globalisation entêtent cette civilisation de l'argent et Philippe Chancel cherche à briser ce miroir aux alouettes contemporain.

Toutefois, les photographies de Philippe Chancel ne sont pas subversives. Au contraire, il pénètre au coeur de la fascination qu'exercent ces sociétés de l'image pour mieux comprendre les raisons de leur attirance et de leur répulsion. Ainsi, le cadrage de ses photographies est frontal et distancié pour répondre à son exigence de ?délité avec la réalité sans l'entremise d'un jugement ou d'un affect. L'esthétique documentaire qu'il met en place tâche d'oeuvrer là où la propagande des idéologies agit c'est-à-dire dans les apparences et les faux-semblants. Ses photographies mettent en abîme les rouages du pouvoir et questionnent l'image même.



"White spirit"

Definitely Dubaï (Texte de présentation du livre « Desert Spirit », à paraître aux éditions Xavier Barral).
Par Quentin Bajac

Après la Corée du Nord en 2005, Philippe Chancel a choisi de s’intéresser ces dernières années à Dubaï. Après avoir consacré son énergie à photographier un des pays les plus fermés et impénétrables de la planète, c’est aujourd’hui vers l’un des plus ouverts qu’il tend son objectif. A l’énigme coréenne, inaccessible et comme ?gée de manière passéiste et rigide dans une période historique donnée, celle des régimes totalitaires communistes, s’oppose l’apparente transparence d’un Dubaï, branché et hyper-libéral, illustration sur papier glacé d’un air du temps très contemporain. L’isolement volontaire du premier, forteresse assiégée, instaurant l’autosuf?sance comme valeur fondatrice et luttant âprement contre la fuite de ses propres ressortissants contraste étrangement avec l’image du second, ville-monde de 180 nationalités différentes, qui, chute des revenus du pétrole oblige, a installé depuis une vingtaine d’années l’échange et les ?ux (touristiques, commerciaux, médiatiques, ?nanciers) au cœur de son schéma de développement et de communication : à ce titre un des derniers projets phares de Dubaï est l’ouverture du plus grand aéroport au monde.

La Corée du Nord et Dubaï ont en commun d’avoir poussé à leur paroxysme un système et un schéma de développement. Tous deux, de par leur singularité et leurs écarts par rapport à la norme, sont devenus dans ces quinze dernières années, des lieux symboliques, cristallisant débats et controverses : d’un côté, la Corée, l’un des plus évidents représentants de l’axe du mal pour les conservateurs américains, dictature intransigeante, puissance nucléaire menaçante, accusée de ?nancer le terrorisme international et le tra?c de drogue. De l’autre Dubaï, l’incarnation la plus caricaturale du néo-capitalisme pour les tenants de la nouvelle gauche, symbole des dérives d’une politique ultralibérale à destination d’une oligarchie, place forte de tous les recyclages de l’argent sale, et dont l’apparent libéralisme en matière économique dissimule mal le féodalisme en matière politique et sociale.

L’une comme l’autre ont construit des ?ctions proches de potemkinades et proposent au spectateur/visiteur des réalités comme hallucinées. Si la Corée du Nord, dans son autarcie hors du temps, pouvait apparaître aux yeux de Chancel comme représentant « du point de vue de la photographie un immense musée à ciel ouvert », le modèle de Dubaï serait davantage celui du parc d’attractions. Toutes deux ont par ailleurs pleinement compris le rôle et l’importance de l’image dans la construction de leurs modèles respectifs. Que le trop peu d’images de l’un contraste avec le trop plein de l’autre, que l’hyper-contrôle du premier s’oppose à l’hypercirculation du second, que les modes et les instruments de diffusion ne soient pas les mêmes, n’est ?nalement qu’accessoire. Les deux ont installé l’image au sein de leur système de communication voire de propagande et se présentent comme des modèles de développement : des exemples à suivre, ville-témoin ou nation-témoin, à la manière de ces appartements témoins qui permettent de rendre compte, sur le principe de la modélisation, d’une réalité.

Lorsque Chancel se rend à Pyongyang ou à Dubaï c’est, dans un cas comme dans l’autre, pour interroger par la photographie une réalité quotidienne, par delà les constructions, parfois fantasmatiques, des mots comme des images. Car ces deux pays ne sont ni des leurres ni des fantasmagories. En ce sens, l’un comme l’autre font of?ce pour Chancel de zones-test , de laboratoires d’une expérience photographique documentaire qui tente de déconstruire une réalité et un imaginaire, régis par l’image. Comment photographier Dubai quand s’interpose à
chaque moment, à la manière d’un souvenir-écran, la « ville-écran », construction d’images diffusées par les innombrables outils d’information et de communication ?
En interrogeant la dimension spectaculaire, et ?nalement décorative au sens premier du terme de cette réalité, comme, peut-être, l’appréhension fantasmatique qui en est aussi la nôtre : sans mystique d’une recherche de « vérité » mais avec l’espoir de démonter, par une mise à distance, la construction du réel à l’oeuvre. L’abondance des travaux photographiques menés ces dernières années autour de Dubaï prouve d’ailleurs l’attraction que l’endroit a pu exercer sur les photographes de tous horizons. Citons pêle-mêle, outre Chancel, Reem al Ghaith Andreas Gursky, Florian Joye, Mohammed Kazem, Armin Linke, Martin Parr, Lars Tunbjork, Sami al Turki Thomas Weineberger parmi d’autres. Desert Spirit est pourtant le premier ouvrage qu’un photographe consacre exclusivement à la ville-émirat.
« De?nitely Dubaï » est le slogan publicitaire de la principale campagne de promotion de l’émirat. « De?nitely Dubaï » c’est–à-dire, certainement, sans aucun doute, absolument Dubaï. Mais également Dubaï sans ambiguité, très clairement Dubaï. Comme s’il fallait par là af?rmer avec un brin d’ostentation ce qui n’était pas si certain. Comme si on en doutait. Oui Dubaï existe vraiment, non ce n’est pas un leurre mais une réalité tangible, visible et donc photographiable. Assurément, la mythologie qui s’est développée autour de Dubaï, à la suite de celle de Vegas, a à voir avec sa situation géographique de ville surgie du désert. Ville oasis mais également
ville mirage…

(...)

Desert Spirit est un récit de voyage. La première vision qui accueille le lecteur arrivant, tel le voyageur, par l’autoroute, est un mirage évidemment. Si Dubaï est une ville-spectacle, on y entre avec Philippe Chancel par les coulisses. Les grands décors plantés dans le désert sont tout à la fois bien réels mais également hautement métaphoriques. En compagnie des pylônes électriques démesurés, et des portraits du Sheik Al Maktoum, ils témoignent bien, à la manière d’une pièce de théâtre de la machinerie à l’oeuvre pour faire fonctionner l’illusion. Faisant suite à
cette présentation, en quelques images Chancel donne corps aux ?ux qui nourrissent et permettent à cette illusion de prospérer : la place de la ?nance, du commerce, des télécommunications, du tourisme…

Mais saisir Dubaï sans caricature, c’est aussi comprendre que celle-ci est un tissu d’espaces et de temporalités différents et que le décor high tech mis en avant par les campagnes de promotion ne suf?t pas résumer cette vraie ville de 40 km de long. Celle-ci abrite diverses réalités : celle du coeur historique des années soixante et soixante-dix, son désordre d’échoppe, ses souks et sa fête foraine, désormais un rien désuète face à la débauche d’effets spéciaux et d’attractions. Celles des nouveaux quartiers, périphériques, perspectives vides néo-chiriciennes, dont les façades déclinent un improbable style historique international, décalques éloignés et grossiers des modèles de la Renaissance italienne, à destination de touristes venus
du monde entier. Celles, lisses et irréelles, du somptueux métro aérien, longeant les constructions de vitres et d’acier les plus récentes du centre et dont le spectacle convoque confusément mille et uns prototypes d’un urbanisme futuriste. Celles en?n de chaque grand complexe immobilier de la ville, qui aspire à devenir, lui aussi, un monde total, une sorte de ville dans la ville, cité miniature –où, réellement, le jour et la nuit n’existe plus- en déployant son propre récit, selon les recettes du storytelling : chacune de ces structures, régie par une technologie d’une grande sophistication s’articule autour d’un discours ou d’un récit qui entend bouleverser l’entendement: Burj el arab (le seul hôtel au monde dans la catégorie sept étoiles), Burj Dubaï (la plus haute tour du monde) the World (l’archipelplanisphère, où chaque pays-propriété retourne à la forme par excellence de l’utopie, l’insularité) , l’hôtel Atlantis (l’Atlantide en?n retrouvée à Dubaï). Chacun d’entre eux, par une surenchère dans l’excentricité, se présente, par delà sa réalité immobilière, comme le rêve devenu réalité.

De même le ski Dome du Mall of Emirates joue avec notre rapport à la géographie et à l’espace. Sa piste de ski enneigée n’est que la plus déraisonnable de ces nombreuses réalités hallucinées que propose Dubaï. Celle où l’idée de la greffe d’un corps étranger, inhérente à la création de Dubaï éclate avec la plus éclatante drôlerie. Chacun des centres commerciaux, auxquels Chancel consacre plusieurs pages, déploie sa propre ?ction : ici, celle de faire du ski dans les Alpes, là – au Mall Ibn Battuta par exemple, l’un des plus grands de Dubaï, du nom du célèbre voyageur
arabe qui parcourut le monde au XIVe siècle – celui des voyages dans un Orient médiéval.
La colonisation du réel par la ?ction anime de manière plus générale la communication autour de l’Emirat grâce notamment au recours massif à l’image de synthèse. Donnant un visage vraisemblable à tous les possibles, cette dernière annihile toute possibilité de discernement et offre une version contemporaine des sortilèges de la ville-mirage. Aller aujourd’hui à Dubaï, où les plans fournis portent la trace de bâtiments en devenir, c’est faire quotidiennement l’expérience du fossé entre ville réelle et ville virtuelle. Chancel joue de cette ambiguïté, le lecteur étant balloté, dans ses vues générales, entre vues aériennes réelles et vues de maquettes, parfois jusqu’à l’indécision. Et s’y repérer devient d’autant plus dif?cile que nul
humain ici pour faire échelle. Sous l’objectif de Chancel, Dubaï, lieu tiré du désert, demeure un lieu désertique, au sens de dépeuplé. Dans cette ville conçue pour l’automobile et la climatisation, les seuls espaces de rencontre et de marche sont lesespaces intérieur des centres commerciaux. Dans cet univers calfeutré de biens manufacturés, l’émirati rejoint le ?âneur des passages parisiens du XIXe siècle.

Quant aux ouvriers étrangers, pourtant innombrables, ce sont les grands absents : c’est qu’ils feront l’objet d’un autre livre.
Même l’espace lisse du désert ne semble plus vraiment s’opposer à l’espace strié de la ville en construction. L’un et l’autre s’entremêlent et s’interpénètrent. A cet égard Dubaï apparait parfois comme une grande étendue de sable que parsèmeraient de petites oasis de béton, en construction. Même aux environs, le désert demeure un espace domestiqué, qui porte l’empreinte et parfois littéralement l’image de l’homme. Sans retour ? C’est tout l’enjeu de la dernière image du livre : sur un gazon propret, éclatant comme une pelouse anglaise, bien enclos par un muret, sur le modèle de quelque zone pavillonnaire, des badauds, femmes, hommes, familles, semblent regarder quelque chose, au loin, hors champ. Au-delà de l’espace
carré délimité par le muret s’étend l’immensité du désert. Est-cela qu’ils regardent ?
Et si c’est le cas comment le regardent-ils ? Comme l’espace nomade excitant et hostile qu’il fut autrefois et qu’il peut être encore ? Ou comme l’arti?ce suprême, à la manière de spectateurs amusés devant la toile peinte d’un immense diorama ?



"DPRK Corée du nord"

Philippe Chancel est allé réaliser une enquête photographique en Corée du Nord, nation secrète et quasi impénétrable. Il en a rapporté des images inédites et fascinantes, qu'il présente avec une absence d'affect qui lui permet de ne pas glisser dans l'image politique. (M. POIVERT)


Son style précis, neutre et frontal révèle une réalité scénographiée dans ses moindres détails par le régime totalitaire de Kim Jong-Il, qui aime à faire peur au reste du monde.
La Corée du Nord est une nation à part, secrète et quasi impénétrable. De ce pays où la propagande idéologique et le culte de la personnalité ont été érigés en véritable esthétique, le photographe Philippe Chancel a rapporté des images inédites et fascinantes. D’immenses statues de feu Kim Ilsung, le Grand Leader, et de son fils Kim Jong-il, le Cher Leader, dominent les grandes places de la capitale, Pyongyang. Partout, dans les lieux publics comme dans les espaces privés, et jusque sur la poitrine des Coréens, on retrouve leurs portraits. Partout, drapeaux, affiches, slogans, monuments et musées célèbrent le Parti des Travailleurs de la Corée du Nord et la victoire de la Révolution. A Pyongyang, nous découvrons des avenues vastes et vides, le cimetière des Martyrs de la Révolution, l’Arc de Triomphe, le palais des Enfants et cet immense stade du Premier Mai dans lequel, à l’occasion des célébrations du 60e anniversaire du parti, plus de 150 000 personnes ont assisté à une succession d’extraordinaires tableaux vivants à la gloire du pays, un spectacle inouï montré ici pour la première fois. Le style infiniment précis, neutre et frontal des photographies de Philippe Chancel révèle une réalité scénographiée dans ses moindres détails par un régime totalitaire qui aime à faire peur au reste du monde.