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Centre
de
photographie
contemporaine

© Olivier Metzger
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Olivier Metzger


Exposition "L'obsolète inversé" en 2005
Exposition dans le cadre de Lyon septembre de la photographie 2008 "Identités"



L'oeuvre d'Olivier Metzger se situe dans le champ de la création contemporaine, se réclamant de l’impersonnalité documentaire. Les détails du monde moderne, ordinateurs, machines improbables, halls vides d’immeubles de verre et de béton, décoration végétale font l’ordinaire de ses photographies. Mais si chez d’autres le constat qui se veut froid et sans parti-pris fait le jeu de la mondialisation galopante, la vision d’Olivier Metzger dans une sorte de lyrisme inquiet témoigne de l’envers peu glorieux de la quotidienneté blême, suintante et mesquine de notre modernité.
Ses images sobrement construites et légères sont aussi génératrices de sourires gênés.
Olivier Metzger pointe nos incohérences, entre nos rêves de grandeurs et nos faiblesses d’hommes.Ce jeune photographe, fraîchement diplômé de l’Ecole Nationale de photographie d’Arles a déjà été repéré. Il a notamment été distingué du prix “Festival off“ l’an dernier et plusieurs magazines de mode lui ont déjà fait confiance, mais c’est sa première exposition monographique dans une institution.



L’obsolète inversé

Lorsque je laisse mes yeux se livrer à la curiosité interrogative qui baigne les photographies d’Olivier Metzger, je pense fréquemment à l’insistance qu'il met à dérouter toute lecture hâtive de son travail. Nous ne sommes pas ici en présence d’un nouvel exemple de fascination masochiste devant les réalités tangibles de la “déshumanisation”. Dans le champ de la création contemporaine, les oeuvres ne manquent pas qui dressent avec une élégance de glace le tableau grandiose (froid certes mais grandiose) de notre monde globalisé. Stupeur des immensités suburbaines, aménagement obsessionnel et férocement velouté des bureaux, élégance suffocante des technopoles et des échangeurs, murailles de marchandises et d’écrans à cristaux liquides, innervation cérébro-spinale croissante par les réseaux : de ce lexique afférent à une postmodernité fin de siècle, une certaine photographie se réclamant de l’impersonnalité documentaire a fini par faire naître un académisme - et de cette banalité du frontal devenu décoration, il est à présent impossible de dire où s’arrête le constat sans parti pris, où commence la complicité avec l’ordre des choses, nommément le capitalisme triomphant.

D’autres pratiques visuelles moins grandiloquentes cherchent à crever ces surfaces trop parfaites. Elles s’attardent sur les failles. La scrutation d'Olivier Metzger est de celles-là.

Certes, la technique constitue son terrain privilégié mais la circonspection avec laquelle il élabore son rêve éveillé et la mobilité de sa vision me semblent témoigner d’une sorte de lyrisme inquiet.

Ceux qui ont eu le privilège d’en accompagner l’évolution savent qu'il fut un temps où il s’intéressait exclusivement aux lieux et objets les plus raffinés de la technologie : appareillages des flux d'information en temps réel, des connexions saturantes, de la vidéosurveillance, régies de contrôle du trafic autoroutier, parkings de centres commerciaux soumis au flicage monofocal des caméras - mais il savait les risques d’un énième travail sur ce thème, appelant, comme une obligation de service, les inévitables citations de Michel Foucault ou l’évocation des rhizomes; et précédemment, n’avait-il pas travaillé sur le thème de la route, mettant à l’épreuve (d’une façon d'ailleurs émouvante et il faut espérer qu’il reviendra sur cette période) la notion d'errance, réalisant bientôt qu'il risquait d’émarger à une mythologie de la “road photography”. Ce que nous dit le stade actuel de son oeuvre, c’est que ce monde de verre fumé, de béton et d’acier, d’encodages, d’arborescences, de silicium, de plasma, de reprographie et de télécommandes est en réalité tout sauf héroïque; que l’on ne saurait attendre de ce gigantesque et silencieux tissage du monde post-industriel la splendeur d'une apocalypse ou l’accomplissement d'une fonctionnalité planétaire. Il nous donne à voir, me semble-t-il, non pas l’aspect altier de ce monde mais au contraire son sillage de médiocrités. Certes, son oeil se laisse intriguer par ces sites et objets familiers à nos corps que sont les espaces de travail à la climatisation sournoise, les sièges coque ou les verdures domestiquées. Dans mon expérience, les présentations qu'il en fait en appellent à la fébrilité qui s'empare de ma biologie lorsque je me tiens dans l’un de ces espaces de travail lyophilisés, face à l’un de ces ronds-points ornés d’outils agricoles et de massifs floraux petits-bourgeois dont aucun de nous n’a encore eu le cran de monter à l'assaut pour s’y livrer à un saccage libérateur, ou devant l’insulte de tel aménagement dû à un “architecte-paysagiste” : laideurs innombrables faisant face à une infime minorité de vraies hardiesses architecturales, persistance du clapier, contreparties d'une efficacité dont Metzger saisit (avec, j’y insiste, une part secrète de lyrisme) l’envers inglorieux, la quotidienneté blême, suintante et mesquine. La façade de béton est affligée d’une coulure, les murs et les sols recouverts de plaquages éphémères ou de frisette rapidement vouée au décollement : trame mitée, malfaçons dans le détail, altérations comme autant de caries sur l'émail étincelant de l’efficacité - et au bout du compte un homme se tient sur une terrasse dont les dalles se descellent, la tête tournée vers on ne sait quel événement improbable, une jeune femme est accompagnée dans son interrogation sans objet par une ombre crépusculaire.

Quelque chose nous dit ici combien Musil avait raison de voir dans l’individu quelconque, perdu dans la masse, la figure mythique de notre temps. De ce flair pour les recoins habituellement inobservés, dont on ne sait même plus s'ils sont sans qualités ou de mauvaise qualité, Metzger tire une insondable mélancolie de somnambule. Il sait capturer, dans le regard plein de lassitude et teinté de récrimination d'une enfant debout devant une paroi sans vie, la promesse manquée - mais qui dit promesse manquée, dit malgré tout souvenir de la promesse et il est peut-être encore possible d'aimer. En revanche cet autre personnage parfaitement adapté, assis face à son ordinateur, tirant de ce dernier, probablement, le même plaisir de l'informatique que moi-même écrivant ces lignes, est devenu, sous le regard du photographe, un corps de synthèse : un visage “perfidement dénué d'âme”, livré sans doute à la magie de la statistique ou des flux financiers et qui, sorti des locaux de son entreprise, “vivra”, c'est-à-dire entretiendra sa sphère privée, poursuivra sa gestion narcissique de lui-même, se rendra dans un fitness-center - je parle ici du personnage figurant dans cette photographie, non de la personne qui y pose, qui est peut-être un monsieur très sympathique et il y aurait à dire aussi sur la façon dont le photographe enrôle délibérément les corps dans sa fantaisie visuelle.

Les corps toujours, désormais simples lieux de désordres à corriger, sites de réactions engrammées, réceptacles à génome. Mais l’ironie d'Olivier Metzger ne se prolonge- t-elle pas dans ces images d’une main artificielle en attente sur une table, de jambes synthétiques pendant burlesquement d'une chaise ? Prothèses dont nul ne songe à nier la nécessité mais qui sont ici prises dans un monologue sur la chute du mystère des organismes humains - là encore, le photographe semble se fixer sur des techniques assez rudimentaires, voire désuètes mais les plus couramment utilisées, remettant à un usage ultérieur les images qu'il fait dans des laboratoires dernier cri des biotechnologies.

Quant à la “nature”, elle est prise elle aussi dans ce jeu sans fi n des faux-semblants bas de gamme. Un “espace vert” orné d'arbres supposé offrir un moment de sérénité ne fait que sécréter un ennui floconneux, une plante d'intérieur n'est que le rappel fatigué de l’inventivité organique qui devait tromper l’ennui d'un secrétariat, d'une salle d'attente d'hôpital ou d'administration.

La persistance du défaut est une preuve de celle de la vie elle-même. La façon dont Olivier Metzger contemple ce qui retarde, dysfonctionne ou se déchausse sous les apparences orgueilleuses du monde des fins et des moyens, pourrait illustrer une phrase d'un autre clairvoyant, Vladimir Nabokov : “L’avenir n’est que l'obsolète inversé”.

Arnaud Claass