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Centre
de
photographie
contemporaine

© Magali Lefebvre
© Magali Lefebvre


Magali Lefebvre


Exposition au bleu du ciel en 2009



Anxiété industrielle Par Pierre Tillet

Consistant en projections d’images lumineuses à l’aide d’un appareil dérivé de la lanterne magique, la fantasmagorie se développe à partir du XVIIIe siècle, notamment dans le but de faire parler des fantômes. À mi-chemin de l’art et de la science, ce spectacle était parfois précédé par des expériences de physique expérimentale, mettant en scène le galvanisme, le magnétisme et divers phénomènes électriques. Dans la première image de la série Chemical Valley (2008) de Magali Lefebvre, on retrouve certaines composantes du genre fantasmagorique. La plus évidente d’entre elles est cette photogénie nocturne créant une séduction rétinienne éloignée des références aux pratiques amateurs ou au photojournalisme qui travaillaient le photoconceptualisme. Ce qui a pour effet de déréaliser l’installation industrielle représentée et lui confère une dimension surnaturelle surprenante étant donné le réalisme de l’image. Un second ingrédient est une lumière vaguement maléfique en arrière-plan évoquant l’aurore boréale, accompagnée d’éclairs enregistrés par l’appareil photo pendant un long temps de pose. En exagérant un peu, on pourrait penser à un film de vampires de Murnau ou de Coppola, dans lequel le rôle principal serait tenu par un dispositif technique.

Il y a du sublime dans la série Chemical Valley, qui suscite des sentiments mêlés de menace et de fascination. L’interrogation sur la nature des sujets traités, le contexte, tout comme le caractère désert des sites, ne font qu’accentuer la dramaturgie sous-jacente à ces images. Dans le second diptyque de cet ensemble, l’arrière de deux gros camions rangés en épi, sur un sol sablonneux faisant penser à une plage, guide le regard vers une sorte d’entrepôt surélevé dont la silhouette se détache sur un fond violacé. La lumière artificielle qui les éclaire – dont on ne perçoit pas la source – fait de ces espaces sévères des lieux singuliers, mais qui ne parviennent pas à faire sens. D’autre part, tout se passe comme si on observait une architecture industrielle transformée en patrimoine et éclairée comme tel.

En anticipant le devenir commémoratif de ces sites, c’est-à-dire la ruine de leur fonction, Magali Lefebvre modifie le rapport classique de la photographie à la temporalité. L’instant décisif – quel qu’en soit la durée – devient une prémonition d’un temps à venir.