-

Centre
de
photographie
contemporaine

© Lynne Cohen
© Lynne Cohen
© Lynne Cohen
© Lynne Cohen
© Lynne Cohen
© Lynne Cohen
© Lynne Cohen
© Lynne Cohen
© Lynne Cohen
© Lynne Cohen


Lynne Cohen


Exposition "Faites attention – Watch your step" en 2009



En collaboration avec les galeries IN SITU – Fabienne Leclerc (Paris)
et Wilma Tolksdorf (Frankfurt/Berlin)


Née à Racine, Wisconsin, Etats-Unis, en juillet 1944.
Vit et travaille à Montréal, Canada.

"Depuis 30 ans, le travail photographique de Lynne Cohen se développe de façon radicale à travers des images d’espaces à l’apparence quasi-fictionnelle, et où la présence humaine se manifeste par son absence.
Celle-ci est implicite par la reconnaissance d’objets usuels et surtout dès que l’on sait que tous ces lieux existent et qu’ils sont utilisés. Ces intérieurs ne sont pas issus de l’imagination de l’artiste, ils sont tous des lieux trouvés.
L’oeuvre de Lynne Cohen joue volontairement de l’ambiguïté entre ready-made et installation, entre le lieu trouvé et le lieu aménagé. Après ses premières oeuvres à l’esthétique très kitsch, et dès les années 80, Lynne Cohen orchestre une typologie de lieux, devenue emblématique de son oeuvre : salles de classe , espaces de travail, salles d’entraînement militaire, écoles de police, établissements thermaux, laboratoires , bibliothèques… autant de lieux auxquels nous prêtons peu attention. En isolant ces lieux et en fixant ces espaces sur ses clichés, Lynne Cohen reconfigure ce terrain familier pour le transformer en oeuvre d’art ; ainsi, le terrain connu nous devient insolite, voire étranger.
En 1998, Lynne Cohen, qui a toujours été réfractaire à la couleur, décide de l’utiliser afin de mettre en exergue sa nature synthétique et chimique, ainsi que ses propriétés qui la rendent aussi peu naturelle que le contreplaqué, l’aluminium ou le polystyrène expansé.
La formation de sculpteur de Lynne Cohen est très évidente dans la qualité monumentale des objets et des lieux qu’elle choisit et dans le rendu précis de la texture des matières.
Elle souligne cette dimension sculpturale en exposant ses tirages dans des cadres en formica qui renforcent la qualité objectale des images."

Fabienne Leclerc



Lynne Cohen, L'infigurable
Les photographies de Lynne Cohen portent des titres qui nous renseignent bien peu sur ce qu'elles nous montrent. Ils indiquent en fait l'appartenance de chaque photographie à un type de lieu relevant de l’une ou de l’autre des séries courant à travers l'ouvrage No Man's Land, comme, entre autres, établissementthermal, laboratoire, salle de cours. Si chacun de ces noms désigne la fonction du lieu photographié, il ne nous ditrien d'autre,rien sur le pays ou la ville dans laquelle cet établissement se trouve, rien sur la date à laquelle la photographie a été prise,rien non plus sur une quelconque particularité de ce lieu.
(...)
Enfin, en nous donnant une indication aussi générale, les titres nous convient à interroger plus avant l'identité du lieu, mais seulement en imaginant ce qui pourrait s'y passer, car nous ne saurons rien de plus sur ce qui s'y passe réellement, même si nous nous attardons sur les éléments purement plastiques qui les composent et les considérons dans leurs caractéristiques esthétiques.

Par le seul jeu des titres, Lynne Cohen nous contraint donc à nous tenir à un étrange carrefour,
là où les schèmes de l'ambivalence semblent pouvoir se muer en ceux de l'ambiguïté et réciproquement.

Ambivalents, les lieux que Lynne Choen photographie le sont en ce qu'ils représentent des lieux réels fonctionnels, mais qui, vidés de leur fonctionnalité à la fois par la manière dont ils sont photographiés et par le fait de devenir images, accèdent à une dimension plastique. Chaque lieu est à la fois, sociologiquement et esthétiquement parlant, intéressant. La coexistence de ces deux qualités le rend indéniablement ambivalent. D'un autre côté, une fois faite l'identification rassurante promise par le titre, on se trouve face à une photographie qui nous montre un lieu dont on ne sait pas vraiment à quoi il sert et qui n'est pas plus que d'autres digne d'être présenté. Nous n'apprenons rien de précis sur sa fonction réelle, et nous ne pouvons pas dire non plus qu'il dispose de qualités plastiques absolument indéniables. Le statut du lieu que la photographie nous montre est pour le moins ambigu.

Ce point en lequel se croisent ambiguïté et ambivalence, nous l'appellerons l'infigurable.
(...)
Ces lieux sont donc, comme les titres l'indiquent, des endroits dans lesquels on fait des expériences et la plupart d'entre elles concernent le corps. En effet, on se trouve dans des lieux où l'on fabrique des mannequins, dans des lieux où des mannequins servent à des expériences de toutes sortes, dans des lieux où l'on fait des expériences concernant le corps animal ou humain, dans des lieux où des corps réels tentent des expériences qui concernent elles aussi dans leurs applications possibles d'autres corps, ou enfin dans des lieux où le corps individuel est appelé à subir des traitements adaptés à ses maux.

Salle de soins, salle de tir, usine ou salle où s’effectuent des expériences à caractère militaire,
on se trouve donc dans un monde lié à la violence et au danger, à la maladie ou à la mort, mais
où danger, violence et mort ne sont montrés que de manière allusive, ou si l'on veut métaphorique. Ce sont aussi des lieux dans lesquels, finalement, on fait semblant de faire semblant.On accomplit l'expérience parle simulacre, mais ce sonttoujours les effets réels de la mise en ?uvre de cette violence dans la réalité que l'on cherche à connaître, à anticiper ou à maîtriser.
(...)
Ces photographies nous mettent face à quelque chose qui ne peut ni vraiment se raconter, ni vraiment se montrer, ni être représenté, quelque chose qui se trouve précisément au point de croisement entre ambiguïté et ambivalence, là où la dimension fictive du réel ne recouvre pas totalement la dimension réelle de la fiction, mais au contraire dévoile la puissance d'attraction ou de répulsion d'un certain type de vide dont l'absence de corps humain vivant dans ces images constitue le paradigme le plus cinglant.
Le corps est objet de toutes les attentions mais d'attentions qui peuvent se retourner contre lui dans la réalité. Si la présence d’une absence s'incarne souvent dans un objet fétiche, là, dans ces photographies de Lynne Cohen, elle « est » le corps. Absent, il est présent par son absence même et présent, il l'est sous forme de simulacres et est donc doublement absent. En d'autres termes, le corps, ici, accède à la dimension de l'infigurable. Présent par son absence au
coeur de la représentation, il en est l'enjeu même. Puisque figuré partout à travers ses simulacres, il n'est pas comme tel infigurable, mais étant figuré par son absence et comme absence, il accède ainsi, en le révélant, à l'infigurable.
(...)

Jean-Louis Poitevin