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Centre
de
photographie
contemporaine

© J-C Bourcart / Galerie VU
© J-C Bourcart / Galerie VU'
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Jean-Christian Bourcart



Exposition "Beauty foule" au Bleu du Ciel en 2012



Made in Bourcart

Les photographes revendiquent de plus en plus le statut d’artiste, mais si tous y aspirent, tous ne sont pas élus, loin s’en faut ! la majorité se limitant à l’emballage social de l’appellation. La condition d’artiste est enviée car génératrice de notoriété, mais c’est oublier qu’elle se constitue dans le creuset de «l’œuvre». «Œuvre» qui devrait faire jonction entre la vision intérieure du
créateur, et le regard extérieur sur une période historique donnée et à qui il revient de trouver la forme adéquate et donc une originalité première. Car c’est une lapalissade de le redire: les formes évoluent et meurent au rythme des cycles de l’histoire, se régénérant seulement dans l’expression nouvelle des artistes.

Ce que l’on attendait habituellement du photographe relevait de son témoignage visuel sur une réalité environnante avec un point de vue particulier, qui le différentiait des autres. Et le plus souvent l’œuvre se cantonnait à une approche immédiatement reconnaissable, mais Jean-Christian Bourcart échappe en partie à cette catégorie car son «coup d’œil» est aussi sous tendu par une réflexion inqualifiable autrement que par son intériorité, qui passe toute réalité visuelle au filtre de sa subjectivité, engendrant une unité d’expression, qui s’est élaborée au fur et à mesure de ses travaux.

Ce qui fait lien au premier abord de «the Frenchies» à «Camden» est son intérêt toujours renouvelé pour «l’humain», dans une vision rétroactive issue de sa fascination pour la culture anglo-saxonne et spécifiquement américaine. Et ce pays neuf à peine vieux de trois siècles et donc libre des chaînes de la mémoire, a toujours puisé son inspiration dans l’expérience, touchée du sceau de la primarité et abordée sous l’angle vivifiant de la liberté individuelle en quête de nouveaux horizons.

Est-ce pour cette raison que J.C Bourcart vit à New York? question insidieuse et sans réponse facile à laquelle seule son œuvre pourra apporter des éléments de compréhension.
À traverser son parcours photographique, comme de l’Est vers cet Ouest mythique, on se confronte aux jalons des regards de ces hommes et de ces femmes pris dans leur posture de vie quotidienne ou fictionnalisée, sans a priori psychologique. Et dans ce voyage Bourcart réussit le challenge de nous décrire une humanité en route dans le présent universaliste, en en perdant jamais de vue le constat de leur condition sociale. Son attirance naturelle le guidant plus vers les défavorisés que vers les privilégiés de la vie.

Périple synthétisé dans cette série «Trafic» qu’il a fixé dans son télé objectif qui découpe dans les visages ce que l’on ne distingue pas de près: des interrogations expressives ou prises dans le vide de l’instant.
Il guette en général la souffrance visible de ce monde dans les corps, qu’il nomme «abomination» et qui l’ont fait se rendre à Sarajevo ou à Camden et qu’il interpelle du vocable «d’abomination», mais sans participation affective exagérée. S’arrête aussi sur les plaisirs invisibles de l’ennui de «Forbidden city», du rêve baroque «the most beautiful day» des jeunes mariés, ou vu de «sa fenêtre» ces instants figés qui rappellent au spectateur que son expérience vécue est indissociable de sa pratique artistique. Ni le pathos compassionnel, ni la rébellion politique ne sont jamais convoqués au frontispice de ses clichés, qui suintent une neutralité, certes bienveillante, mais distanciée. Bourcart est un passeur témoin qui nous entraîne de séries en séries circonstancielles, habillées de scénarios sous forme de constats
existentiels.

Polyvalence, densité et diversité

Bourcart attache une importance relative aux médiums, il travaille aussi bien en vidéo, films, ou supports fixes: numériques que argentiques. C’est selon les conditions du moment. Parfois il utilise du petit matériel qu’il doit cacher, pour passer inaperçu, parfois un éclairage en intérieur ou en studio, parfois de gros appareillages, ce qui compte toujours au premier chef se joue dans la relation aux autres, qui est le but avoué de la rencontre. Curieux de nature il est porté vers des horizons divers, que ce soit la révolution arabe au?Caire (Tahrir square), ou bien les masques de ses amis New-yorkais, en passant par la vitre/ miroir des salles de projection (Stardust), l’important est de gratter derrière la surface des choses et d’en dévoiler / rapporter l’inattendu ou l’inconnu et donc d’instaurer la densité du sens. Et surtout toujours chercher dans cette quête, un miroir de lui-même fût-il déformé (Black
sheet).

Le questionnement métaphysique n’est d’ailleurs pas absent, comme dans «Bardo» où il interroge son rapport à la mort et à son image, toujours à la limite de la décomposition, thème cher à l’approche contemporaine.
Le point de vue de Bourcart n’est jamais univoque, il change d’orientation du regard et de matérialisation de l’image presque à chaque série.

Est-ce une fuite ou une quête que cette éternelle remise en question? C’est dans la question qu’il trouve la réponse et sans doute dans le hasard qui l’emporte à la rencontre des choses et des êtres. Ce hasard, dont il doute quand il essaye de se connaître dans le regard des autres en allant consulter des voyants et cartomanciennes «Fortune tellers» aux déballages tous plus ineptes les uns que les autres. Lui n’en a cure et passe là ou d’autres porteraient un jugement sévère, détective insatiable du monde et de lui-même.

Car ce qui est renvoyé par l’image compte plus pour l’opérateur et en cela règne l’inter
activité.

I Shot the crowd

C’est sans doute dans cette série que l’on appréhende mieux l’interactivité entre l’artiste et son public, (ce qui est somme toute banal) mais aussi entre le sujet/opérateur et l’objet représenté par ses sujets humains, qui lui renvoient son questionnement intact. Sans doute aussi son travail le plus énigmatique et contradictoire dans la lignée de grands aînés de la «street photography» comme Walker Evans, Beat Streuli, Lorca di Corchia ou Gary Winnogrand et dernièrement Chris Marker et ses époustouflants «passengers». Contradictoire car confrontant le sujet solitaire et créatif à la foule anonyme et assoiffée d’indifférence. Et c’est comme si Bourcart la réveillait... Comme s’il ré-veillait les individus qui la composent.

Cette foule chez lui n’est plus un assemblage disparate et incongru d’individus anonymes et solitaires et présents par le fruit du hasard, mais s’apparente à une mise en scène qui quoique fortuite, associe en espace des individus distincts et uniques, comme dirigés secrètement par un metteur en scène et qu’il nous plaît de dévisager comme pièce par pièce et donc un par un. Passer du collectif au
particulier, de l’uniforme à l’individuel projet sans doute inavoué de Bourcart qui erre d’une foule à l’autre, de Paris à Shanghai, du Sénégal à Clermont en sautant par New York, cherchant obstinément à apprendre ce que pourrait lui délivrer les messages de ces foules à toujours identiques et différentes au travers des lumières et des costumes, des façons de s’assembler ou de s’ignorer.
Et ces publics saisis sur le fil de leur passage éphémère, mais qu’il affronte résolument de face lui renvoient son interrogation «qui sommes-nous? ou allons-nous? d’où venons–nous?
Bourcart OSE toujours avec ce courage têtu qui le caractérise, la confrontation avec la foule, les yeux dans les yeux, les siens derrière l’objectif, sans pourtant se cacher.
Cette foule que l’on dit amorphe, anonyme et impavide et qui prend ici relief et vie, si
tant est que l’on se penche sur chacune de ses figures humaines. Il semble leur dire: « j’ai
peur donc je tire, donc je vous tue dans l’image» ( car le substantif «shooting» s’applique aussi bien à l’acte photographique que criminel), «je vous retire la vie le temps d‘un centième de seconde qui désormais m’appartient, vous appartient dans la mémoire historique, quand je vous la renvoie en pleine face.».

C’est un acte violent qui a donné par le passé à la photographie ce constat de «mauvaise presse» que Bourcart pose avec le sourire et que lui renvoie la foule amadouée dans les individus qui la composent, (en tout cas dans les clichés qu’il a retenus).
Et ce n’est pas non plus par hasard, rejoignant là l’inconscient collectif de notre monde actuel que de plus en plus de déséquilibrés en tous genres ou de terroristes en perte de cause s’en prennent à la foule, lui tirant objectivement dessus, à la kalashnikoff ou à la bombe. Mais il y a de l’amour dans son acte de viol photographique, comme l’on affirme vulgairement «tirer une fille», qui est une façon de pénétrer au sens et au figuré le sens des situations de séduction. Bourcart a séduit la foule, qu’il nous livre en tirage d’exposition ou bien l’a médusée et c’est le mystère de l’amour qu’il révèle dans chacune des figures saisies dans son intimité volée. Et se
repose la question initiale de la possibilité d’interactivité entre la foule et chacun de nous spectateur (et spectre?) en cette humanité en route vers la globalisation qu’elle soit foule de chine ou américaine, française ou africaine, toujours foule d’individus avec le même corps et la même âme en route vers le même destin. Une fois n’est pas coutume Bourcart se tait nous laissant au silence de ses clichés, mais en retour le public vient à lui, se reconnaissant dans ce constat inquiet et vrai.

Beauty Foule

Beauty foule est le nom qu’il a choisi de donner à un ensemble expositionnel qui regroupe images et vidéos de Camden, Trafic, Tahir Square, Black sheet et Pardo. Le tout retraçant une sorte de portrait auto bio-historique de ses itinéraires dans le monde actuel du dedans. Bourcart ne s’enferme pas dans la fixité pas plus que dans des formes irréversibles ou révérencieuses, il a adjoint le film à sa panoplie créative, comme pour apporter un surcroît de souffle de vie, animé et sonore.

Camden

«Ce n’est pas absurde» comme il le prétend, car Bourcart recherche les lieux de danger où il peut croiser la souffrance brute et la pénétrer couches par couches, comme dans les strates d’un oignon. Il accompagne ces images de légendes écrites de sa main propre comme s’il voulait souligner encore l’épaisseur du vécu, doublée de la dimension symbolique du langage des mots, et leur valeur de journal personnel tout à la fois collectif de ses rencontres et découvertes multiple. Car Bourcart fait partie de ces photographes qui «mouillent la chemise» en passant au-delà du miroir de l’image, et tendant son regard scrutateur et discriminant, comme on tend la
main à l’humain: cet «autre» et il n’y a pas d’approche plus délicate que celle de prendre ce type de «cliché» sans tomber dedans!!! Il se donne donc toujours un challenge, un obstacle à surmonter, qui avive sa volonté comme un rasoir, dans ce cas rencontrer l’autre, de ceux que l’on ne rencontre pas, cachés dans les replis des situations de détresse. Il faut passer outre son objectif et établir le contact et le dialogue bien au-delà de l’esprit du reportage.
Bourcart y réussit. Les photographies qu’il en rapporte sont dures comme les gens, écrit-il, mais aussi tendres où il saisit baisers et gestes affectueux, de l’humain, terriblement humain, qui ne nous soulèvent pas d’émotion mais nous posent en témoin tranquille d’une réalité à entrevoir. Il montre leur habitat «destroy», leurs errances imaginaires, nous fait pénétrer dans leur intimité qu’il fixe avec minutie et discrétion, le tout constituant plutôt un portrait de Camden, où la vision sociologique ne l’emporte jamais sur la réalité humaine quotidienne. L’esthétique adoptée est celle de la simplicité de la spontanéité du présent où paysages urbains et descriptions de climats locaux alternent avec portraits de la population noire.

La violence n’y est jamais décrire directement, parfois suggérée, comme cette seringue plantée dans le mur et les textes écrits nous rappellent que nous nous sommes invités dans son expérience intérieure en forme de nouveau roman de l’image, de cette Amérique éternelle qui déjoue la statistique de «la ville la plus dangereuse» du nouveau continent.

Gilles Verneret