-

Centre
de
photographie
contemporaine

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Gilles Verneret


Exposition "Puzzle of downfall children" en 2009
Exposition "Ballades en Balagne" en 2000



Résidence - Extraits du catalogue Puzzle of Downfall Children, Editions Silvana Editoriale (Milan) -

Opérateur, acteur, spectateur telle est la trilogie opérationnelle qui a conduit ma résidence à l’Unité joyeuse de l’hôpital psychiatrique du Vinatier du service du Docteur Vignoles.
Notons que ce patronyme provenait de mon erreur d’entendement, qui avait confondu au téléphone, unité joyeuse avec unité de jour. Erreur qui devait se révéler exacte. L’unité de jour est un lieu de convivialité et de loisirs dirigés créé à l’instar du Dt Juliand plusieurs années auparavant, où les patients se retrouvent dans la journée. Je devais m’y rendre régulièrement chaque mardi matin de septembre 2007 à Juin 2008 et y jouer mon rôle d’opérateur de l’image, à la rencontre des acteurs que sont les patients et le personnel soignant, avant de nous livrer, tous, pieds et numériques liés en kit d’exposition pour le spectateur. (…)

Aujourd’hui l’on parle plus prosaïquement à propos de la folie de « troubles mentaux ». Je cultivais aussi quelques préjugés tenaces mais propres à s’envoler du fait de ma libre curiosité, sur le rôle des psychiatres, que j’associais naïvement au rôle de policiers de l’âme. J’en étais resté à mes expériences littéraires de Nietzsche à Artaud en passant par Van Gogh et les photographies édifiantes de Jean-Philippe Charbonnier réalisant un reportage pour « Réalités » au début des années cinquante, celles de ma naissance, sur la condition des malades mentaux en institution.

Ce témoignage en noir et blanc où les visages à l’origine étaient cachés par des bandeaux noirs faisait encore froid dans le dos du spectateur potentiel face à la condition imaginaire de la maladie mentale en France ; avec ces égarés couchés dans la paille, à qui l’on infligeait des piqûres - bien réelles - dans la tête ainsi que des électrochocs… Toute une mythologie obsolète de la folie extraordinaire qui j’allais le comprendre très vite était désormais vide de sens, du moins dans le service de l’excellent Docteur Vignoles que j’appris très rapidement à dissocier de la figure ambiguë du Docteur Gachet.

Lors d’un premier entretien avec Julliand, je lui demandais « où commençait la folie » et il me répondit « que la folie commence quand une personne se rend compte qu'elle est trahie par son esprit, ou bien fait souffrir son entourage ». J’avais la clé, je pouvais pénétrer dans l’unité joyeuse. (…)

Geneviève et Chantal, les infirmières de l’unité me firent une petite place discrète et au fil des mardis mon arrivée fut attendue par les malades. Sans céder à la fascination, inverse, je me sentis rapidement à l’aise puis après quelques semaines, heureux de mon rendez vous hebdomadaire. Je rencontrais des hommes et des femmes certes en proie à l’étau de la souffrance, mais affectueux et attentifs à leur manière à autrui. Restait à entrer dans cette manière, et à trouver le chemin de la confiance qui les amena bientôt, chacun d’entre eux à se faire tirer le portrait et à parler devant la caméra.
Besoin d’un statut, le leur : la folie pas plus mauvais qu’un autre, moi : j’étais Monsieur le photographe. Et j’aimais que Pascale m’accueille en me provoquant « alors Mr le photographe je vais vous couper la tête ce matin »… Ça me rappelait Tintin et le fou chinois du Lotus Bleu qui disait dans une bulle avec l’accent muet : « Il faut trouver la voie ». (…)

Tant à dire que mieux vaut le silence.
Certes tous mes vieux copains ont un plein de douleur dans la tête, c’est parfois insupportable et ils errent sans regards dans les couloirs et les médicaments pour les calmer les font bredouiller ou perdre leur semblant de raison ou ce qui en tient lieu. Certes leur attention a du mal à tenir plus d’une minute et leurs yeux se vident et fuient mais quand ils vous serrent la main c’est avec chaleur, comme sur cette cigarette qu’ils aspirent goulûment et ce mare de café où ils cherchent un zeste d’innervation et d’avenir improbable.
Certes je suis de l’autre côté de la barrière mais jusqu’où ? Pas à l’abri… Vous êtes tous des fragiles avec prière de ne pas secouer, des écorchés comme dit Geneviève des petits oiseaux déchus, dindons de la farce, puzzle que vous voudriez reconstituer comme les morceaux de votre personnalité en berne, des oiseaux du malheur comme chante Ferré que l’on doit caresser quand ils s’envolent…

Gilles Verneret