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Centre
de
photographie
contemporaine

© Frederik Froument
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Frederik Froument


Exposition au Musée d'Art Contemporain de Lyon dans le cadre de Lyon septembre de la photographie 2006 "La région humaine / Des corps dans la ville"



"Il y a quatre ans, retour de Tokyo, pas beaucoup d'images Pourtant sur un film, vue numéro 5, il y a ce personnage dans le métro, bouche ouverte tête nue, elle regarde ailleurs, vers le ciel, comme pour s'échapper. Pendant un an, la photo tourne dans mon souvenir, résiste au flots des suivantes, revient en fantôme dans mon imaginaire. Je lui invente une histoire, un avant, un après. Elle s'incarne lentement. Je lui donne un prénom. Elle, c'est Y.

En 2002, j'y retourne. Pour d'autres raisons, la ville, un sujet. Mais rapidement je comprends que je suis là à sa recherche. Je traque Y dans la plus vaste mégalopole du monde. Je traque un personnage croisé un quart d'heure dans un train aérien un matin de janvier. Maintenant c'est le printemps japonais, tout a déjà changé, les foules ressemblent aux foules mais sans Y. J'abandonne. C'est la veille du départ, dernières errances aux pieds des buildings des Shinjuku que je la retrouve, assise là, un masque cache le bas de son visage, mais je la reconnais. Et puis peut être pas, la silhouette est la même, mais les chances sont infimes. Je fais une seconde image. Je n'ai pas la première photographie sur moi pour m'aider, vous souvenez vous il y a deux ans, dans un wagon de la Yamanote Line? À quoi bon, elle ne comprendrait pas, je ne parle pas sa langue, je me trompe certainement. J'abandonne.

Je retrouve pourtant Y quelques moi plus tard à Paris. Enfin juste son image, ou plus exactement 12 images. Je suis là pour récupérer des planches contact de portraits d'actrices. Elles sont toutes semblables à ce que j'imaginais, sauf une. Une planche supplémentaire. Une planche avec 12 fois le visage d'Y qui me fixe. Je n'en crois pas mes yeux. Les techniciens s'étonnent, recomptent les films, me confirment que le nombre est exact. Tout cela m'apparaît impossible, je n'ai jamais photographié Y à Paris. Je n'en ai pas souvenir.

Trois jour plus tard on me téléphone. Je déduis que c'est elle, une planche confondue au laboratoire, on vous l'a donné pas erreur, est ce possible de la récupérer ? J'accepte bien sûr, cette histoire me semble de plus en plus confuse. Nous nous voyons. À ma plus grande surprise la personne qui se présente un jeudi 18 au matin ne ressemble pas vraiment aux photos. Il y a indéniablement un air de famille, les yeux sont les mêmes, mais tout le reste semble avoir changé. Le nez est le même aussi Elle reste très floue à propos de cette planche égarée, m'explique juste qu'il y a eu méprise, je ne lui dis rien au sujet d'Y. Nous buvons un café. Avant de nous séparer je fais quelques clichés d'elle, pas de problème ? Elle dit OK et puis s'en va, je ne sais pas quoi penser. Sur les négatifs, c'est bien Y pourtant. Le regard un peu froid, le visage net, elle ne fait rien qu'attendre quelque chose, comme un passager solitaire dans un espace de transit d'un aéroport sans nom. C'est d'ailleurs là que nous nous retrouvons un an plus tard. Mais celui-là a un nom. Moscow. À cause d'Aeroflot je pense, de ce Paris-Tokyo interminable. J'y retourne, elle en revient. Nous faisons escale commune, et puis hôtel commun. Trop de neige, les pistes sont fermées, nos chambres sont au même étage et nous passons une partie de la nuit à discuter. Je la photographie dans la baignoire puis m'endors sur le lit double. Le lendemain Y est déjà parti. Au fur et à mesure de nos rencontres, je m'aperçois que les moyens de transport collectifs sont nos lieux de rendez-vous improvisés. Je ne saurais dire pourquoi, mais je croise si souvent Y dans des wagons de train, des Ferries atlantiques, des appartements loués à la semaine. Je ne m'étonne plus de ses apparitions étranges, de ses disparitions soudaines.

Y n'existe pas. Sur mes images elle ne fait rien d'autre qu'être là, sans raison. Parfois elle s'endort, et son visage reste hermétique à mes interrogations secrètes. Tel un de ces mannequins de presse, elle se décline sans raisons dans différents lieux. Elle n'est jamais maquillée, elle sèche parfois ses cheveux de longues heures comme s'ils ne lui appartenaient pas. Y est un personnage libre d'histoire, composite, jeu de lumière sur un visage sans ombre. Échappée d'un roman, elle attend un lecteur, une incarnation. Un soir pourtant, elle m'expliqua un métro à Tokyo, un photographe étranger fit un cliché alors qu'elle levait les yeux au ciel. Elle venait d'apercevoir la haut quelque chose de stupéfiant."

Fréderik Froument