-

Centre
de
photographie
contemporaine

© Christian Buffa
série "La nuit" 
© Christian Buffa
© Christian Buffa
série "La nuit" 
© Christian Buffa
© Christian Buffa
série "La nuit" 
© Christian Buffa
© Christian Buffa
série "La nuit" 
© Christian Buffa
© Christian Buffa
série "La nuit" 
© Christian Buffa


Christian Buffa


Exposition au Rectangle dans le cadre de Lyon septembre de la photographie 2006 "Des corps dans la ville" et 2008 "Identités"



Depuis 2001, Christian Buffa développe un travail personnel sur la mutation de l'homme et plus globalement de la société. Dans la lignée des séries Western et La Nuit, celle intitulée Sosies interroge les notions de travestissement et d’identité par le biais du portrait. Comme l’écrit Robert Pujade, « si les sujets choisis par Christian Buffa ont la passion du travestissement, il n’en demeure pas moins que la photographie parachève leur désir de transformation. En ce sens, ces portraits sont troublants, non seulement parce qu’ils désorientent le spectateur sur l’identité des portraiturés, mais aussi parce qu’ils révèlent de façon spectaculaire l’essence même du portrait photographique : l’identité comme altérité.



La photographie peut-elle capturer l’empreinte de l’âme ? C’est la question qui s’était posé, à l’époque où les limites de ce support n’avaient pas toutes été explorées. La photographie était alors encore un mystère, tant pour le monde artistique que pour le scientifique (Victor Hugo et bien d’autres comme August Strinberg en firent l’expérience). Longtemps, les occidentaux se sont moqués des peuplades primitives qui voyaient ce danger en l’appareil de photographie de pouvoir capter l’âme – alors que les premiers charlatans à avoir exploité ce filon dans les foires étaient des photographes avertis. Évidemment, capturer une image de l’âme, c’est beaucoup dire. Mais pourtant, on aimerait pouvoir penser que la série présentée ici révèle une part de l’intime des personnages, qu’elle met à jour une vérité cachée de la nature humaine.

Cette série s’inscrit dans le travail que mène Christian Buffa sur les mutations de l’humain. Que ces changements soient mentaux, avec l’absorption de l’humain par la télé (1) ou comportementaux, avec cette série de clichés pris dans les dancings, il s’agit ici d’utiliser l’image pour fixer un temps d’observationvia une prise de vue quasi scientifique, et un temps de réflexion sur la manière de restituer le réel.

Loin du reportage, ces images répondent à un processus déterminé quant aux conditions de prise de vue : un éclairage qui ferait penser aux images de Wegee avec ses lampes au magnésium, des couleurs héritées des premiers jours de l’open-flash, un angle de prise de vue frontal et direct… Cependant, aucune recherche esthétique particulière n’est a priori mise en avant ; là où d’autres auraient pu “mettre en scène”, magnifier d’avantage la scène ou encore faire simplement poser des personnages sur un fond blanc, la relation du photographe à son sujet relève ici d’une prise de risque, d’une immersion dans le réel et dans la société. C’est d’ailleurs l’une des grandes problèmatiques de la photographie aujourd’hui (2).
Bien que l’on ait tendance à souvent souhaiter le contraire, c’est la technique qui va déterminer le champ sémantique, rendant tel ou tel détail parlant, laissant tel code ou tel “punctum”* se révéler. Car si des détails nous font deviner les lieux, rien n’est dit sur les personnes que nous voyons là, sur leur histoire, leur présence ici, ni même leur nom ou prénom. Ainsi, ces images ne cherchent pas à “raconter une histoire” ni à produire des documents, mais se révèlent plutôt en tant que monuments (3). Elles sont objets, donnés à contempler, sans aucun autre discours que celui de dire : « Regardez ce que j’ai vu » et «Voyez l'objet que cela donne». C’est ensuite à chacun d’y trouver les raisons qui font qu’un détail ou qu’un regard puisse susciter une émotion.
Pourquoi la texture de cette robe rouge écarlate retient-elle mon attention ? N’ai-je pas déjà vu cette femme vêtue de cuir quelque part ailleurs que sur cette image ? Chaque spectateur en passe par ce questionnement qui ne s’opère jamais dans la vie quotidienne, ou en tout cas, jamais de cette manière. La photographie n’est-elle pas le seul moyen de fixer ce que l’œil ne peut voir ?

Si la photographie ne dit rien de l’âme des personnages qu’elle fixe, ne révèlerait-elle pas alors une partie de l’âme du photographe ? Le courant actuel de la photographie contemporaine revendique la subjectivité du regard, à l’opposé du courant humaniste dont elle est la descendante, qui elle, mettait en avant la photographie comme outil objectif de captation du réel. Trop longtemps on a pensé la photographie comme une preuve et encore aujourd’hui, cette idée n’a pas complètement disparu de la conscience collective. C’est ici que se situe l’un des enjeux de l’image photographique aujourd'hui : s’extirper des contraintes qui fuent les siennes dès son invention, s’affranchir des utilisations industrielles, commerciales, publicitaires, éliminer toutes les connotations et idées reçues qui depuis trop longtemps maintenant nous amèneraient à penser que les images sont plus choquantes que la réalité. Il n’en est rien.

Richard Ignazi



(1) La série de Christian Buffa appelée “Mutants” est un travail de captation d’images au travers de l’écran de télévision et montre métaphoriquement les mutations de l’humain.
(2) Le photographe Luc Delahaye est l'auteur de "L'Autre" (éd.Phaidon), un livre constitué d’images prises dans le métro, à l’insu des voyageurs photographié en gros plan.
(3) "La Chambre Claire" Roland Barthes
(4) Gilles Deleuze, pour compléter les réflexions de Roland Barthes sur l’image photographique, voyait deux types d’images : les documents et les monuments.