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Centre
de
photographie
contemporaine

© Bruno Serralongue
© Bruno Serralongue
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© Bruno Serralongue


Bruno Serralongue


Exposition au Bleu du ciel en 2007



L'exposition au Bleu du ciel présente le travail inédit sur les clandestins à Sangatte en videoprojection, ainsi qu'une rétropective des travaux de Bruno Serralongue.

The point of view /CHEZ SERRALONGUE

Il est symptomatique de mettre en avant ce « point de vue » : point of view, l’endroit d’où l’on voit, alors que la photographie insiste en général plus sur ce qui est vu : « le panorama », centré sur un punctum (selon Barthes) qui recentre l’image, l’organise autour de lui ; pendant qu’il s’agit au contraire d’ouverture de la vision, vue d’un point de vue choisi et particulier chez Serralongue. On ne peut pourtant pas parler de style à son endroit, qui devrait logiquement en découler si ces angles de vue se systématisaient dans un regard signé « de la patte d’auteur » et donc à la longue repérables, car ce dernier relève d‘effets esthétiques répétitifs, absents chez lui qui resserre son champ de vision dans un point de vue qu’il adapte à chaque nouvelle série de rencontres. Rencontres motivées par des commandes qu’il s’accorde ou s’impose de fait, à lui même, selon ses intérêts propres du moment de son histoire personnelle. Intérêts toujours en relation avec ce qui est appelé pompeusement « problème de société » saisis souvent dans les comptes rendus de presse ou dans des lectures.

Le point de vue chez Serralongue est d’obédience sociale, comme si une caméra de surveillance enregistrait à des moments donnés un bout de réalité donné en pâture aux médias. Le moi artistique inflationniste du démiurge créateur laisse la place à l’humilité scrupuleuse du témoin opérateur. C’est dans la contrainte que l’on opère le mieux à condition que les limites soient librement acceptées et c’est cette contrainte visible, cette presque maladresse des clichés serralonguiens qui forcent l’attention et rendent cette œuvre passionnante à tous égards. Un « bras cassé » surveille d’autant plus ses mouvements qu’il est conditionné par son handicap initial, Serralongue a choisi la chambre grand format, lourde et traditionnellement peu adaptée aux besoins de la prise de vues en extérieurs. Il l’a choisie sans doute parce qu’elle laisse plus le temps au temps et à l’image issue du point of view, de s’imprégner sur le plan film. Il lâche prise en cherchant la mobilité et le confort minimum dans la technique au profit de la liberté à l’égard du sujet.

Le sujet est ici ce qu’il prend en photo, je devrais dire « qui est pris » dans un esprit de commande non conventionnel, ni journalistique comme les professionnels, ni nostalgiques comme les amateurs et devient objet photographique au moment de la monstration.

Serralongue ne sert aucun média, ni souvenir à fixer, il se met au service d’une réflexion en marche et d’une opération technique dans un cadre imposé, qui n’est jamais dupe de ses moyens, ni de la manière de l’utiliser. Le cadre est celui du citoyen lambda moyen qui arrive sur les lieux de l’évènement sans accréditation officielle, autre que son désir de rendre compte de ce qu’il voit ou de ce qui est donné à voir. Si l’objectivité n’est pas revendiquée, consciente d’être mystificatrice, pas plus que l’imagination plastique productrice de formes alambiquées dénotant la « patte d’auteur », c’est que la neutralité bienveillante donne faits et cause à la réalité entrevue.

Et comme le maître Ponge, Serralongue aime à nous faire participer à la gestation de l’œuvre en nous conviant à son déroulement temporel, nous dévoilant souvent l’envers et la préparation du décor (ou œuvre) final. Pour lui la photographie « est insuffisante pour parler de la réalité… ça reste purement superficiel ».Et ce « ça » il se fait fort de l’accompagner par la démarche conceptuelle et par l’écriture.

« Sans le texte le seul moyen d’appréhender ces photographies, c’était par la forme et le style ».

Texte souvent intégré dans la chair même du tableau photographique, et co-substantiel à l’objet. Car Serralongue produit une œuvre qui nous concerne à cause de son positionnement historique, bien que son positionnement ne relève pas du photojournalisme ou de l’approche historienne classique à travers la compilation discursive de documents disparates. Sa réflexion est proprement photographique, même si elle jouxte l’approche sociologique ou politique car elle se situe toujours en aval de l’évènement montré, entraînant une réflexion à posteriori qui décale le temps et notre conception de la représentation du présent.

Elle ne réactive aucun souvenir, ni attachement affectif, elle colporte comme les rivières, son propre reflet, son propre sens, qui est réalisé dans l’exposition où elle attend sa renaissance dans la rencontre avec le lecteur.

L’œuvre de Serralongue a pour finitude l’objet tableau qui intègre le sujet représenté et décrypté à sa manière. Sa manière étant de celles qui n’en sont pas, car s’adaptant au réel confronté : dit autrement on ne reconnaît pas une photographie de Serralongue par la facture visible, qui sortie de son contexte pourrait être apparenter à une image publicitaire ou à une photographie de presse. Si Serralongue se rend dans les lieux communs de l’Histoire brut en train de se faire, il n’a de cesse que de les désamorcer.

« Et Serralongue de se rendre sur place pour nous montrer ce qui se passe et pas ce qui s’y est joué » Alexis Vaillant - "il y’a photographie"

La bombe Serralongue est anti personnelle de l’art classique, elle dérange, elle fait mal, elle subjugue, elle fascine et émeut sans pathos, mais sans dédaigner l’intelligence de la sensibilité qui met le spectateur face aux mêmes contraintes de lisibilité, qu’il s’était courageusement imposé dans leur production. Et ceci même si il dédaigne, à sa pensée défendante, les affects sous jacents qui induisent toute production artistique. Ces derniers n’en sont pas moins présents inconsciemment dans la texture psychique de l’image jouant et déjouant leur rôle de trublions !

Ultime point important : la distance pratiquée dans ses images, est celle de l ‘éloignement avisé, on se tient en lieu et place du photographe amateur -de son point de vue repensé par Serralongue- qui est celui de la majorité des participants de la scène. Peu de détails ou de figure ordonnatrice ou centralisatrice (à l’exception de son travail sur las Vegas) mais une distance physique et prétendument affective, qui correspond au positionnement du citoyen lambda en situation anonyme et qui cherche à s’approcher de « là où ça se passe », dans la ville ou au cœur de l’évènement.

C’est le regard qui interpelle le regard, qui montre le regard des autres, comme le font les participants qui photographient la scène photographiée elle même en abîme. Distanciation savamment agencée qui resitue à sa véritable place, celui qui ignore tout des pouvoirs et enjeux invisibles ; tramés en amont de l’évènement et escamotés dans l’apparente intelligibilité des médias. Ce « nous commun des mortels » auquel s’identifie non naïvement Serralongue.

Lorsqu’il fige dans la pose Cofie Anan faisant un discours, il le prend du point de vue du spectateur à travers la foule, qui ne peut pas accéder à la scène-littérale- en quelque sorte comme un anti-punctum, forcé d’être mis en position de dévisagement devant ce décor indécodable pour qui ne possède pas la légende sous la photo.

L’imagerie serralonguienne, derrière sa délicieuse platitude, provoque le chaos et la notion de quantité du nombre pour réveiller l’esprit, le pousser au déchiffrement, à ouvrir les yeux sur cette vérité simple : que ce qu’il croit être « réalité dévoilée », n’est qu’image de la réalité.

De la même façon les cadrages sont soumis à la mise en scène minimum qui s’interdit tout effet d’esthétique, de géométrie ou de couleur, seule la présence de l’évidence met l’accent sur la présence photographique, soulignant que c’est elle seule qui nous recadre. Et tant pis pour les personnages ou bâtiments coupés, ou tronqués, si le premier plan est obstrué par des masses, tout se fait à hauteur d’homme, à distance raisonnable qui renforce l’effet de banalité de la réalité commune et mystérieuse.

Les images de Bruno Serralongue se regardent lentement, sans affects commandés, il y’a chez cet opérateur une honnêteté foncière qui force non pas au respect, mais au discours, procréateur de vraie solidarité avec les oubliés ou marginaux du monde faussement visible.

Gilles Verneret / Fév. 2007