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Centre
de
photographie
contemporaine

© Bogdan Konopka
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Bogdan Konopka


Exposition "Euroland" en 2004 dans le cadre de Lyon septembre de la photographie "Europa, l'esprit des villes"



Ce qui frappe au premier abord dans l’œuvre de Bogdan Konopka est cette qualité de gris et de ses dégradés. Sensation immédiate consécutive à l’absence de noirs profonds, qui induit paradoxalement - le gris se rapportant plutôt aux émotions tristes- cette impression de « griserie » saisissante, génératrice de satisfaction. « Griserie » comme surgie du lit d’une rivière, qui inonde toute étendue distincte et la noie d’étales de cendres visuelles… presque restes funéraires d’un univers en décomposition, qui faisait parler très justement à Patrick Roegiers de « cité fantôme » à son propos.

En écho à ce sentiment diffus, répond ensuite l’impression de nostalgie générale, d’abandon impliqué et de passéisme, au sens le plus noble, qui curieusement chez Konopka, ne se départit jamais d’un singulier éclat de modernité. Modernité contradictoire, car laissée en friche, en filigrane de cette contemporanéité intemporelle de ses sujets. L’attitude de Konopka n’est-elle pas de celles qui photographient le reflet intériorisé des villes d’Europe, dans leurs espaces désaffectés ?… no man’s land personnel à la rigueur mélancolique, mais jamais nostalgique, de son « Euroland» ? Et si y’a trace « d’affectivité » dans sa démarche, c’est une affectivité maîtrisée et dépouillée de sentimentalité.

D’où ce contraste, qui bien qu’absent de son œuvre, confronte l’auteur lucide et conscient de son écriture, à cette aura nostalgique restituée arbitrairement au regard du spectateur non initié; l’initiation étant de rigueur au contact des images de Konopka. On y constate d’emblée cette volonté d‘inventaire d’un monde mort, ou en phase de l’être, sorti d’un imaginaire bien éloigné des réalités des temps présents passés en revue de fin de solde : apparitions fantomatiques, devantures oubliées d’un autre âge, enseignes défraîchies et espaces clos, abandonnés à la rumeur Kafkaïenne, horizons bouchés ou à peine esquissés, statues en mal d’honneur, murs craquelés, lézardés ou agonisants, carcasses inutilisées d’un autre âge, salles de spectacle déshéritées, corridors inhospitaliers, vieilles salles de spectacle, où dorment des automobiles comme dans un spectacle qui s’apprête à éveiller toutes ces présences désaffectées…présences recherchées obstinément dans les pérégrinations européennes de ce photographe, qui déraciné de sa Pologne natale, quête une terre d’accueil, vierge et pelliculaire, dévoilant une réalité mystérieuse à décrypter secondairement, comme lorsqu’on se rendait, enfant, dans les stands magiques des fêtes foraines.

Bogdan Konopka nous entraîne donc dans sa « ville invisible », son « Euroland défunt », que sa subjectivité opiniâtre recense, tel un archéologue du futur. Il le scrute « ad und hoc », bien vivant et sans cesse le réanime, de peur qu’il ne disparaisse - qui est l’essence même de la photographie- afin d’emplir son viseur dépoli - miniaturisation lumineuse de son inconscient porteur- dans cette « urne » ou chambre photographique. Il ne perd pas de vue, le regard rivé sur l’image naissante qu’il n’est qu’un témoin : peut-être funéraire, mais soucieux de réanimer des passés latents enfouis dans ces réalités désaffectées… A n’en pas douter, les lieux puisés dans ses voyages, sont toujours vides de présences humaines, conjuguées à l’imparfait et ainsi décalées de leur époque dont ils ne gardent plus qu’un lointain parfum . Qu’elles soient prises, à Angers, Cracovie ou Pragues, ses images délivrent hermétiquement cette même réalité délaissée, d’une Atlantide perdue dans l’internationale de l’oubli.

Contrairement à Atget, qui se projette dans l’avenir pour conserver le souvenir patrimonial, de ce qui « fut », Konopka recense dans le présent tout ce que recèle le passé de trésors à redécouvrir, inaltérables mais menacés de destruction ou de décomposition par les mutations urbaines. Il compose à cet effet ce témoignage/inventaire de ce qui a été et restera quelque part dans l’imagerie mentale : monuments éphémères au cœur des consciences.
On pense à Sudek, puis à Walker Evans, dans tous les cas immédiatement immergé dans l’histoire photographique, au cœur d’une œuvre mystérieusement imbriquée entre Est et Ouest, ombre et lumière; mais qui s’évade de ces extrêmes en inventant son propre espace aux frontières d’une histoire à écrire : entre le 19ème siècle de l’invention de la photographie et l’ère numérique.

C’est à ce stade que chaque photographie de Konopka doit être contemplée comme unique, car recommençant toute son œuvre au point de départ, et ne servant jamais une série ou un projet intellectuel quelconque, mais une obsession répétitive. Elle l’inscrit dans la liste de ces artistes rares, toujours remis à nu et démuni devant la pellicule vierge, qui tentent l’impossible pari du classicisme des formes. Comme eux, Konopka veut croiser, peut-être à son insu, une lisibilité transversale et universelle, qui survole son temps, modes et tendances. Il poursuit opiniâtrement ce projet intérieur, tissé au fur et à mesure des rencontres impromptues, reliées entre elles par cette ténacité créatrice, autonome et continuelle. Fil d’Ariane qui demande d’images en images, que l’on s’y penche comme sur des icônes à révéler et les icônes d’Euroland ont le goût de cendres et de pierres.

Icônes révélateurs, parfois d’anges soulignés devant la lumière, d’objets devenus insanes, comme mis en abîme dans un enfermement dont on ne s’extrait pas autrement que par immersion dans cette atmosphère de lumière automnale, humide aux ciels couverts et monotones, issue d’une sensibilité à fleur de peau glacée qu’il faut bien nommer  d’ âme slave, car suintant plus fort que le projet technique de décrire des espaces ou des monuments architecturaux. Et c’est là que le spectateur non initié, car l’initiation est le Sas presque obligé pour se diriger à tâtons dans ce territoire d’apparitions à peine dissimulées, rencontre « l’effet chambre » comme introduit dans ces images, par la petite lucarne obscura.

Konopka se sert naturellement d’un appareil grand format, qu’il utilise comme un boyau osbcura, bien inscrit dans la réalité du sol, conducteur de lumière, souvent aux travers de couloirs aux clairs obscurs, qui renforcent au passage l’ambiance intimiste, et l’imprègnent d’angoisse inhérente aux entrées dans les ténèbres. Cette chambre qui resserre et délimite soigneusement la « prise de vues » dans un rectangle harmonieusement composé, où il scrute chaque ouverture sous le couvert avoué de sous expositions latentes de ce réel pris au piège, qui débouchent sur des horizons clos : fenêtres sans jours, et arrière cours sans fond. Là où le photographe ambulant y chérit ses matières, les soigne et les entretient en leur octroyant tout ce contraste éteint, avec des manipulations  et formules secrètes de « révélation », sortis d’un rêve d’alchimiste, chasseur d’images, mal réveillé, aux lisières de matinées grisâtres. Là derrière le rideau, l’imagination se délivre de son voile mystificateur, car introduite délicatement dans le mystère de « l’invisible » révélé, où git dialectiquement retorse cette impression d’étouffement, et de libération qui saisissait avant lui, Proust, Kafka et autres laudateurs de la mémoire.

Les images de Konopka parlent plus d’invisible que de visible apparent et nous confient discrètement la traçabilité latente de cet univers improbable et futuriste qui le hante.

Gilles Verneret