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Centre
de
photographie
contemporaine

© A.Gisinger
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Arno Gisinger


exposition "Konstellation Benjamin" au bleu du ciel en 2011
exposition au Musée d'Art Contemporain dans le cadre de Lyon septembre de la photographie 2006 "La région humaine"



Né en 1964 en Autriche – Vit et travaille à Paris

Arno Gisinger est diplômé de l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles (1994). Entre 1982 et 1988 il accomplit des études d’histoire et de philologie allemande à l’Université d’Innsbruck ainsi que de sociologie à l’Université de La Nouvelle- Orléans (USA). Sa double formation d’artiste et d’historien, son double intérêt pour l’art et les sciences humaines l’amènent à travailler sur les relations entre mémoire, histoire et représentations visuelles.
Poursuivant sa pratique photographique et sa réflexion théorique depuis plus de 15 ans, il a été artiste en résidence notamment à Londres en 1995 / 1996, à la Cité internationale des arts à Paris en 2004 et à Ho Chi Minh Ville en 2007.
Arno Gisinger enseigne à l’École Supérieure d’Art d’Épinal et à l’Université Paris 8. Il vit et travaille à Paris.
Dernières parutions :Arno Gisinger et Nathalie Raoux: Konstellation. Walter Benjamin en exil, Transphotographic press, Paris 2009.



Les images d’Arno Gisinger ne peuvent sans doute pas se comprendre sans quelque chose comme une critique de la violence, en ce sens que toute critique de la violence, Walter Benjamin l’a bien montré, doit se tenir dans l’élément sensible autant que philosophique de son histoire. Elles posent donc, à même leur matériau visuel, la question des rapports entre l’esthétisation de la politique et la politisation de l’image. Or, on sait combien, dans les années vingt et trente, Benjamin a réfléchi aux conditions d’une possible - d’une nécessaire - politique des images. Il a critiqué la fausse innocence des iconographies de la guerre publiées dans la mouvance de la Nouvelle Objectivité. Il a fustigé l’esthétique guerrière d’Ernst Jünger inhérente à son recueil d’images intitulé Krieg und Krieger. Il a finalement proposé, dans son fameux essai sur la reproductibilité, qu’à l’esthétisation de la politique, caractéristique du fascisme - et réalisée dans la guerre elle-même -, réponde une « politisation de l’art » dont Bertolt Brecht, à cette époque, apparaissait comme le héraut par excellence.

Brecht et Benjamin auront ainsi mené, chacun à sa manière mais également selon un projet commun - que devait concrétiser leur revue Krisis und Kritik -, cette mutation fondamentale dans la façon de poser les problèmes artistiques, mutation que Philippe Ivernel a bien nommée le « tournant politique de l’esthétique ». Or, c’est bien parce que l’histoire se déploie dans l’élément sensible des gestes humains et des images que ce regard politique-esthétique est, non seulement possible, mais encore nécessaire. Une grande différence sépare néanmoins les deux auteurs : là où Bertolt Brecht a produit son agitation politique - jusque dans les méandres fascinants de l’Arbeitsjournal et de la Kriegsfibel - selon la visée doctrinale d’une prise de parti soumise aux idées de Lénine, à ses mots d’ordre, à ses considérations d’appareil et à sa détestation de tout anarchisme, Walter Benjamin sera, quant à lui, parvenu à construire une politique des images qui se présente comme un libre exercice et une véritable philosophie de la prise de position. Là où Brecht voit dans la prise de parti le but naturel de toute prise de position, Benjamin comprend la prise de position comme une brèche possible en toute prise de parti. Ce n’est pas un hasard si, l’année même où il interprète le théâtre épique brechtien - pour en révéler l’originalité la plus radicale, fût-ce au prix d’une certaine inflexion de son discours manifeste -, Walter Benjamin écrit un bref essai sur Le Caractère destructeur. Ce qu’il vise alors est un style de pensée critique qui n’assène aucune thèse, qui joue plutôt à déconstruire, à désagréger joyeusement les thèses existantes. Si le « caractère destructeur » possède un mot d’ordre, c’est celui, paradoxal, qui consiste à « faire de la place » ; s’il construit quelque chose en fin de compte, c’est d’abord à déblayer, à disloquer, à dys-poser et à redisposer toute chose. Benjamin considère ici l’énergie dialectique sous l’angle de l’enjouement et de l’enfance (où l’on reconnaît, en filigrane, non seulement les motifs nietzschéens du renversement des valeurs, mais encore, en amont, les thèmes baudelairiens de l’imagination comme faculté de connaissance et de la « morale du joujou »): « Le caractère destructeur est jeune et enjoué. Détruire en effet nous rajeunit, parce que nous effaçons par là les traces de notre âge, et nous réjouit, parce que déblayer signifie pour le destructeur résoudre parfaitement son propre état, voire en extraire la racine carrée. […] Le caractère destructeur n’a aucune idée en tête. Ses besoins sont réduits ; avant tout, il n’a nul besoin de savoir ce qui se substituera à ce qui a été détruit. D’abord, un instant du moins, l’espace vide, la place où l’objet se trouvait […]. Aux yeux du caractère destructeur, rien n’est durable. C’est pour cette raison précisément qu’il voit partout des chemins. Là où d’autres butent sur des murs ou des montagnes, il voit encore un chemin. Mais comme il en voit partout, il lui faut partout les déblayer.
Pas toujours par la force brutale, parfois par une force plus noble. Voyant partout des chemins, il est lui-même toujours à la croisée des chemins. Aucun instant ne peut connaître le suivant. Il démolit ce qui existe, non pour l’amour des décombres, mais pour l’amour du chemin qui les traverse.»