RETOUR

Les travaux de Rebecca Wilton sont comme les traces d'un passé semblant révolu. Ses photographies grand format montrent des lieux de vie culturelle ou sociale qui semblent abandonnés, ou dont la fonction première a disparu. Sur chaque photo, on retrouve en tout petit une figure de femme qui est un autoportrait de l'artiste. Par son intégration dans ses propres photos, Rebecca Wilton apporte une dimension subjective supplémentaire à son travail, se distanciant ainsi du caractère prétendument objectif de la photographie documentaire artistique.

Rebecca Wilton est née en 1979 à Berlin. En 1999, elle commence des études à l'Ecole Supérieure d'art graphique de Leipzig. Depuis 2001, elle y étudie la photographie d'art auprès du Professeur Timm Rautert. Elle est l'un des exemples du dynamisme culturel de la Ville de Leipzig, où l'on trouve actuellement beaucoup de jeunes artistes émergents.

Les mondes de la culture perdue de Rebecca Wilton

Dans la lignée des grands aînés de l'école de Düsseldorf, Rebecca Wilton présente son  travail «arbeiten» : paraphrase péremptoire en forme de constat d'un monde d'une culture perdue, dont la fonction est pourtant de perdurer. Et cet «arbeiten» nostalgique, hésite entre la vision documentaire et la représentation subjective, à la lisière de chacune. Car ce sont aussi des auto portraits où  la photographe se met en scène, sacrifiant, une fois de plus, au rite des formats monumentaux, ici justifiés  car s'accordant à la description  de vastes espaces  culturels abandonnés, dans lesquels on puisse situer sa frêle silhouette, ignorée au premier coup d'œil. Tino Scheffler parle à ce propos de « … personnage féminin... qui semble être là pour conjurer cette perte… » ;

Perte de repère dans la grande Allemagne qui a réintégré une partie de son patrimoine psychique et culturel, en absorbant la défunte R.D .A, avec les problèmes d'identité que cela soulève. Rebecca Wilton s'y confronte avec le courage de l'artiste solitaire qui interroge son époque dans les restes d'une mémoire morte, avec l'espérance de la faire revivre le temps de l'œuvre d'art. Elle qui pourra revendiquer une part importante de postérité réinventée.

La série s'ouvre sur un groupe de personnages :  « Kreuzung » comme égaré dans un jardin public, à la croisée des chemins, personnages semblant tous s'ignorer les uns les autres  comme arrêtés dans leur marc he sur une croix à l'orée de la clairière.  Foule allemande dubitative de l'après guerre, ou plutôt de l'après mur, qui se cherche entre l'Est, et l'Ouest …

Ce portrait groupé inaugure le parcours photographique de l'artiste R.W, métaphore initiatrice à l'orée de ces sites déserts dans les restes architecturaux de ce pays déchiré arbitrairement par l'histoire,  et réunifié par la volonté du peuple. Peuple en quête de lui même et de son identité à retrouver, car aujourd'hui écartelée dans la césure. Césure de l'ex-mémoire de l'Est que l'on retrouve dans les autres photographies de Rebecca Wilton, où son double  positif déambule, seul, écrasé par le poids du vide de repères où il incarne visuellement, parfois avec la dérision du clin d'œil, cet individualisme triomphant de l'homme d'après le mur, qui revisite les vestiges du monde communiste mort.



Dans la salle de sport « Turnhalle » : elle semble attendre un peu frigorifiée, les mains serrées entre ses cuisses, entre ces murs des enceintes où résonnent encore de manière tenue les sifflets perdus des arbitres de basket

« Disko »   triptyque désespéré, où l'humour se mêle  au  mauvais  goût de l'espace  aux contours écaillés,  devant les motifs muraux  qui rappellent ceux de Lurçat vulgarisés. Elle danse, sur la piste  des étoiles éteintes, elle danse avec un partenaire, en costume sage : robe et pantalons noirs rehaussés de blanc virginal, un  jerk assagi des  années  70 . Le rouge du plafond et des spots  inertes sous la lumière terne du jour ajoutant  à la frilosité ambiante de la boite de nuit.

« Hotel »  au fond d'un couloir,  éclairé par la lumière froide   jaillissant des  portes béantes, elle cherche,  une chambre improbable ?  une issue ?  éloignée de nous,  du fait de l'esplanade vide du premier plan  aux  appliques manquantes. On devine une chambre où tout est si nu et absent qu'il n'est plus question de s'y nicher, en refermant la porte sur son monde intime.

« Bucherei » Il faut un certain temps pour discerner  R.W  noyée  dans la géométrieordonnée des pupitres austères et des rayons encore remplis de livres. S'est t-elle trompée d'horaires, venue  aux heures de fermeture ? ou se confronte t-elle à la métaphore de  son propre « arbeiten » ?  : culture oubliée du  « tout culture » des beaux jours de la R.D.A.. Dans cette salle déserte  tout converge vers un centre qui n'existe plus laissant place, à un monumentalisme désuet car excluant l'homme.



« Saal »  les pupitres en désordre de feu les musiciens contrastent  avec l'ordre rouge  de feu le public et R.W du haut des travées est cette hôtesse, sans billet  d'entrée,  qui nous introduit dans le silence  d'une fanfare   d'élans wagnériens qui n'a  plus lieu.

« Bahnof »   même la gare se tait, laissant les  mauvaises herbes rider ses quais  et mettant l'accent tristement sur la durée de l'absence, parfois de sinistre mémoire. Ici d'où partaient  les trains,  pour les camps aux cendres mortifères encore  si lointaines et si proches.

 Avec sa valise  en transit, sur le fil de la mémoire, « douloureuse »,  R.W  semble scruter un improbable soleil  qui ne peut venir que de l'avenir.



« Villa » ou le contrepoint extérieur de « hôtel », là où la culture humaine disparaît, la nature  sauvage reprend ses droits envahissant l'esplanade de ses grandes herbes touffues. Devant la porte d'entrée, Rebecca W. la maîtresse de maison fantôme, les bras ballants en robe d'intérieur  guette le visiteur sachant bien qu'il ne trouvera pas de chemin dans le champ frontal, se résignant sans doute à l'unique regard   du spectateur de la photo. 



« Kaufhaus »  l'ex-super marché désert à peine plus désert, que les rayons d'achalandage de feu R.D.A. où R.W  flanquée d'un  sac  plastique dégonflé  d'illusions et d'un manteau des sixties, arrêtée sur la travée centrale, les pieds sagement joints dans la pose de l'arrêt sur image,   pense  aux  victuailles  tant rêvées  d'un capitalisme retrouvé.



« Sprungturm » clôt la série sur un éclat de rire glacé, Rebecca Wilton  en post héroïne  de  compétition,  nageuse incongrue  en costume des Ziegfield folies s'apprête à effectuer l'ultime saut périlleux de sa série,  afin  de sortir  en beauté. Elle se tient droite  au  dernier étage du portique du plongeoir, comme en méditation  infinie,   au dessus  de la  piscine  désertée et couverte d'humus pourrissant, auprès du vacarme absent  des chronos et des gradins désertés  et curieusement, d 'un bâtiment  aux vitres  à l'apparence d'usine  qui en dit si long sur cette époque révolue.

Gilles Verneret, février 2005.