Ces approches s’accompagnent de traitements différents, dont on ne retiendra ici que deux grandes variantes. La première consiste à effectuer un relevé détaillé de l’architecture ou à témoigner des conditions de vie de diverses catégories sociales. Cette démarche se caractérise par un style dépouillé d’expression personnelle, par des images tendant à l’objectivité, souvent frontales, de l’ordre du constat. La seconde privilégie la subjectivité du photographe, engagé dans la réalité urbaine avec ses souvenirs, ses fantasmes, son imaginaire ou sa mélancolie.
Présentés au cours de “Septembre de la photo”, Alexey Titarenko, Bogdan Konopka, Frédéric Bellay, Stéphane G. Schollaert, Sylvana Reggiardo, Jean-Paul Bajard, Colette Hyvrard, Bernard Agreil et Dagmar Grasshoff sont chacun à leur manière des photographes de la subjectivité. Ancrées dans la ville de Saint-Petersbourg, les compositions esthétiques de Titarenko reprennent le long temps de pose propre à la photographie du début du XXe siècle. Ainsi, de la foule piétinant à la sortie d’une station de métro, un soir de 1993, on ne voit qu’un brouillard vaporeux, d’où émergent seulement des mains accrochées à une rampe. Et lorsque Titarenko capte la présence immobile d’une femme assise sur un escalier boueux, celle-ci apparaît seule au milieu d’un flux de passants à peine perceptibles.

©Bogdan Konopka
Doté d’un sens indéniable du tragique, Bogdan Konopka s’intéresse le plus souvent à des lieux en voie de disparition, multipliant les vues de façades aveugles, de clôtures ravagées ou d’appartements décrépits. Ses photos laissent parfois un arrière-goût de catastrophe, comme dans cette image de vieilles chaussures sous une grille métallique, qui rappelle les amoncellements de vêtements ou de cheveux des camps nazis. Mais Konopka peut aussi adopter un ton grinçant, comme lorsqu’il montre un code-barre géant sur un panneau publicitaire au premier plan d’une cité ukrainienne, soulignant ainsi son côté standardisé.

©Drédéric Bellay
On retrouve chez Frédéric Bellay et Dagmar Grasshoff un même ton de menace sourde, doublé d’une ambiance carcérale pour l’un et d’une dimension fantastique pour l’autre. Dans son projet “Après Babel”, Bellay crée une ville fictive composée d’emprunts à différents quartiers de Rome, Londres, Paris, Barcelone, Lisbonne… Plus attentif aux espaces urbains qu’à ceux qui les habitent, il photographie un bâtiment d’université aux allures de prison, un immeuble irréel derrière un haut mur sur lequel est accroché un haut-parleur… en voulant “saisir l’inconscient des architectes”. Quant à Dagmar Grasshoff, il se distingue par l’utilisation de noirs profonds et du flou, qui confèrent un aspect onirique à ses images - un ange au sommet d’une colonne de Berlin, une statue grecque de combattant ou un jeu abstrait d’ombres et de lumières derrière une grille.

©Sylvana Reggiardo
Enfin, après les surprises visuelles de Jean-Paul Bajard (comme la présence incongrue de la Statue de la Liberté dans une cour de la Croix-Rousse), les ambiances imaginaires créées par Sylvana Reggiardo, les visions d’intérieurs de Stéphane G. Schollaert et les diptyques de Bernard Agreil (montrant comment, des années 60 à aujourd’hui, le Vieux Lyon est devenu une vitrine touristique frelatée), Colette Hyvrard se sert de déchets collectés dans les rues pour recréer en miniature des édifices célèbres. Ensuite, elle photographie en gros plan ces constructions précaires dans la perspective des architectures originales. Ainsi, ces maquettes masquent l’Arche de la Défense, Notre-Dame de Paris ou l’Arc de Triomphe, en se substituant à eux. On ne pouvait mieux tourner en dérision la photographie de monument.
Pierre Tillet
