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Depuis la révolution industrielle, la ville n’a cessé d’être objet de fascination. Elle est d’abord cet espace que les pouvoirs publics à grand coup de percée ont cru pouvoir maîtriser. Un lieu en devenir que les intellectuels ont dessiné comme l’écho d’une utopie sociale. Puis la ville s’est faite mégapole, à l’instar d’un être vivant, elle a commencé par déborder de ses frontières, dépasser les règles établies du bon sens, créer ses propres logiques et affirmer une nouvelle esthétique dans l’enchevêtrement des réalisations architecturales. Aujourd’hui, de ses bas fond aux crêtes des immeubles de verre, elle accumule l’ordre et les désordres et alignés le long de ses rues l’habitation n’est plus qu’un décor. Une mise en scène de notre société qui ne cesse de nourrir en miroir les images produites par les créateurs de tous bords.

Mais derrière et devant ce décor s’agitent toujours les silhouettes humaines. Simple ballet silencieux ou foule d’individus en mal d’identité.

Quatre photographes proposent à Lyon un arrêt sur image où le corps se glisse, se heurte, fait front au milieu du flux urbain.


©Tina Mérandon

Tina Merandon joue sur fond d’architecture moderne l’impossible insertion de l’homme au rythme de la ville. Dans le quartier de la défense, elle a poussé les portes des entreprises pour surprendre leurs cadres au bord de bureau designé. Dans cet espace architecturé, ils sont tous réduits à des images. Costume et cravate donnent le ton de cet impossible expression des corps. Les photographies de Tina Merandon ne recherchent pas l’action, mais retiennent une situation banale que le cadrage magnifie en le remplissant de sens. C’est un petit jardin perdu au pied d’une bretelle d’autoroute, un poster de moto lancée à pleine vitesse dans un bureau ascétique, le détail d’une courbe résistant à la ligne droite généralisée. De légers décalages qui renvoient à l’insoutenable solitude, au passage en perpétuel effacement des hommes oeuvrant au cœur de notre société globalisante.


©Mark Curran

Mark Curran s‘intéresse aussi à ceux qui travaillent dans la ville. Il a choisi lors d’une série intitulée Southern Cross, ces indispensables acteurs urbain que sont d’un côté les ouvriers et de l’autre côté les cols blancs. Des cols blancs porteurs de sens puisqu’ils sont tous des employés d’une grande banque de Dublin. Mark Curran confronte ces deux univers, de l’homme qui démolit les anciens quartiers, participant à l’augmentation infinie des immeubles à ceux qui font tourner la machine financière et entretiennent un système économique. Un raccourci symbolique de notre société que Mark Curran a cependant transformé en portraits. Chaque personnage fixe en effet l’objectif comme pour souligner, au delà du discours, une relation plus intime, plus simple, plus forte à l’autre. Mais le cadre englobe si bien ce « je » qui se donne à voir, que c’est le fond, le décor qui finit par l’imbiber. C’est le chantier, l’habit qui nomme l’ouvrier. C’est le costume et l’architecture moderne qui désigne l’employé de bureau. Les photographies fonctionnent sur cette dualité, entre le poids apparent de la fonction sociale et la frontalité, donc la présence des corps. La ville absorbe l’histoire et la mémoire des hommes, mais dans cet incessant jeu de construction, se faufile encore l’homme. Son visage, ses poses, ses expressions, tout ce qui relève de l’identité est bien présent et marque malgré tout un certain optimisme.


©Alexis Cordesse

Alexis Cordesse ne se perd pas dans l’espace ou le lieu géographique, il vise au plus direct, à l’humain. La ville est là bien sûr, mais en sous-entendu, les photographies comme le titre de cette série l’explique ayant été prises dans une piscine municipale. Pour être précis à Châtillon-Malakoff. Si le fond de chaque photographie est blanc, volontairement épuré de toutes architectures, il n’en demeure pas moins que c’est toute une partie de la population propre à ce quartier qui pose devant l’objectif d’Alexis Cordesse. Bandes de jeunes, loulou de banlieue, mère et enfants racontent, même en maillot de bains, quelque chose de leur vie urbaine. En choisissant le seul endroit en ville où les gens s’offre à moitié nu, le photographe est allé une fois de plus à l’essentiel. En se débarrassant de leurs habits, ils ont pu oser faire ce qui devient de plus en plus rare dans nos cités, s’offrir au regard des autres. Mais derrière les portraits, chaque visage, chaque corps, chaque attitude laissent échapper des bribes d’histoire, des situations sociales, les reflets d’une vie. Pris avec douceur, dans une lumière qui ne théâtralise pas les geste, leurs corps portent leur relation au monde, leur capacité à résister mais aussi à se laisser aller, leur jeunesse, leur arrogance, leur désespoir aussi.


©Ahmet Sel

La démarche d’ Ahmet Sel est totalement différente. Ses gens de Moscou, qu’il a photographié après la chute de l’empire soviétique, vivent au contraire dans des espaces habités, habités de sens, de souvenirs, de familiarité. Le regard d’ Ahmet Sel est humaniste, il prend le temps de la rencontre et de l’écoute afin de restituer au mieux la vie de la personne qu’il capte. Avec soin, il le met en scène, l’appartement, le bureau devenant une autre forme de narration qui ramène lui aussi au personnage principal. A la prise de vue, il structure de la même manière son cadre. L’espace s’organise dans la symétrie, la perspective autour de ce qui est pour lui le plus important, son modèle. Chaque photographie dans le livre qui a été publié s’accompagne d’un texte, où il donne le nom, le métier, l’intitulé du lieu où ce dernier a posé. Cette recherche de l’autre chez Ahmet Sel ne peut que s’inscrire dans un profond respect. Dans un noir et blanc qui renforce l’aspect classique de ses clichés Ahmet Sel raconte Moscou non pas à travers l’architecture mais à travers ses habitants. Une visite où l’histoire des uns construit l’Histoire tout court et où la ville respire de ces éclats de vie.

Hauviette Bethemont