RETOUR

« J’ai marché assez furieusement dans les rues, à demi ébloui par les lumières désordonnées, et j’ai erré, comme une pensée brusquement jetée dans le tumulte de la Ville, égaré par le mouvement des êtres et des ombres, confondu volontairement à l’imagination générale et indistincte de la foule dans le soir » Paul Valéry.

Errer, aller ça et là, l’œil en bandoulière, sans raison ni objectif précis... Le photographe flâneur marche sur les traces dispersées de la vieille lignée des vagabonds, des oisifs, des nomades et des insensés. Tous personnages transgressifs dont Michel Foucault a narré l’exclusion hors de la ville par expulsion (la nef des fous) ou internement (l’asile). L’errance qui côtoie l’erreur et ne se laisse enfermer sous aucun sens opère toujours une rupture avec la fixité des règles établies. Les errances urbaines du photographe font ainsi figure de paradoxe, voire de double provocation. A l’égard du sujet photographié d’abord : la ville, espace sédentaire par essence, figé dans ses armatures de métal et de béton, ses artères à angle droit, sa transparence panoptique et son architecture fonctionnelle. A l’égard de la photographie elle-même ensuite : image fixe, « arrêtée », soumise aux impératifs de maîtrise et de netteté, aux signifiances du motif et de l’instant décisif. L’image errante y oppose ses bougés et ses cadrages incongrus, sa temporalité nonchalante et ses sujets sans importance manifeste, ses rencontres aléatoires et sa subjectivité flottante.

Il n’est pas anodin de retrouver la thématique de l’errance urbaine parmi les pages les plus fulgurantes de la littérature moderne : flâneries parisiennes de Baudelaire, noctambulisme des Surréalistes, voyages au bout de la nuit de Céline, vagabondages célestes de Kerouac, virées lyriques d’Henry Miller...sans oublier Joyce, Virginia Woolf ou Kafka. Laisser errer sa plume, laisser errer son regard. L’errance parmi les villes inspire et accompagne la modernité littéraire, tout comme elle s’avère indissociable du renouveau de la photographie à partir des années 1950. Robert Frank et William Klein en sont sans doute deux des figures les plus emblématiques. Flâneurs invétérés, ils bouleversent l’opposition art/document et les canons formels de la photographie pour capter à New York les erres de la lumière, des foules, des signes urbains, des fragments poétiques de la banalité... cette « fugacité éternelle » de la ville comme la désigne si bien Walter Benjamin à propos de Baudelaire. Cette expression de « l’autre » de la ville est en même temps expression de soi : ainsi a-t-on pu dire des Américains qu’ils dessinent en creux l’autoportrait de Robert Frank, et Raymond Depardon écrire : «A travers l’errance, j’ai fait un voyage en moi-même». L’errance est une pensée de l’entre-deux faite d’instants et d’espaces intermédiaires, d’attention flottante et de libres associations, laissant advenir sur le rectangle photographique le refoulé de la ville comme les absences et les désirs du photographe. Errer c’est à la fois s’exposer aux hasards et aux dangers du monde, et confronter le réel à ses propres fêlures. Photographier, errer : se perdre, se retrouver ; rompre avec un certain rapport au monde urbain, en restituer et recréer d’autres sur la surface fragile et provisoire des images.

Jean-Emmanuel Denave