Il paraît vain ou présomptueux d’ajouter des mots aux images de Stanley Greene. « Pour avoir été témoin de nombreux conflits, je puis affirmer que celui de la Tchétchénie se distingue par son incomparable horreur » écrit le photographe qui, inlassablement, depuis 1994, témoigne de cette guerre oubliée, refoulée, aux portes de l’Europe. La puissance de ses photographies et le choc émotionnel qu’elles provoquent n’ont ici nul besoin d’être soulignés. Au-delà, elles apportent aussi une réponse à la question éthique « comment photographier la guerre ? », et tranchent avec les images qui nous entourent et menacent aujourd’hui.

Le parti pris de Stanley Greene est sans ambiguïté. Il témoigne pour les victimes de la machine de guerre d’Eltsine, puis de Poutine. Leurs visages sont hétéroclites : civils tchétchènes et parfois russes, orphelins, réfugiés en Ingouchie, jeunes appelés de l’armée russe, veuves ayant choisi de prendre les armes, malades mentaux abandonnés à leur folie. Peu de scènes de combat ou d’images événementielles à proprement parler, mais des corps fauchés par la mort, des cérémonies funéraires, des ruines et des bâtiments effondrés, des chemins qui ne mènent nulle part, des « tableaux abstraits » composés de façades criblées de balles, des empreintes sinistres sur un mur ou à même le sol... Stanley Greene montre la guerre à travers les traces, les plaies et les béances qu’elle inflige aux corps, aux visages, aux lieux d’habitation et aux paysages. Dans le même temps, il donne à voir les signes ténus mais tenaces de ce qui résiste : la fierté d’un regard ou la vie qui reprend timidement ses droits sur la place de marché d’une ville fantôme. Hors champ crépusculaire où l’humain est aux prises avec l’inhumain, et où quelques lueurs luttent encore contre les ténèbres.

Par la rencontre d’un portrait, le détour de la métonymie ou le cadrage d’un symbole, les images de Greene ménagent toujours une place à l’imagination et à la pensée de celui qui les regarde. On mesurera alors l’écart qui sépare ces photographies des images abstraites proches du jeu vidéo de la première guerre du Golfe, et plus encore de celles de nature quasi pornographiques auto-produites par les militaires américains dans les geôles d’Irak. A propos de ces dernières, Jean Baudrillard écrit : « Pour que les images soient une véritable information, il faudrait qu’elles soient différentes de la guerre. Or, elles sont devenues aujourd’hui exactement aussi virtuelles que la guerre, et donc leur violence spécifique s’ajoute à la violence spécifique de la guerre ». Le travail courageux et de longue haleine de Stanley Greene, tressé de subjectivité, de rencontres, de révolte, d’emprunts à l’histoire de l’art et de la photographie, est devenu aujourd’hui rare. Ni icônes, ni images consubstantielles à la guerre, ses photographies sont à hauteur de regard humain.
Jean-Emmanuel Denave
