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La ville est l'expression spatiale de la société. Ou devrait l¹être. Alors elle bouge, pour s’adapter. Symptôme de l¹évolution des techniques et des idées qui travaille cette société transformant les rapports entre les hommes comme leur rapport à un monde qui lui-même ne cesse de se transformer, l'urbanisme, qui de rénovations de quartiers anciens en créations de nouveaux quartiers à la périphérie, modifie son visage. Témoin sociologisant de ces métamorphoses et mutations, le photographe. Dès l'invention du médium photographique, il est là.

"L¹invention et le développement de la photographie coïncident avec la transformation des villes en Europe"(1), remarque Serge Lemoine dans l¹introduction qu¹il fait à l¹exposition ³Vues d¹architectures, photographies des XIXe et XXe siècles²(1). Ainsi, le Second Empire quand il bouleverse, à Paris comme à Marseille, le plan d¹urbanisme décide-t-il de campagnes photographiques. Afin de garder la mémoire de ce qui disparaît et d¹enregistrer ce qui apparaît. A côté des Baldus, Marville, et autres commandités officiels, un homme se donne, lui, pour mission personnelle, pour devoir intime, de rendre compte d¹un monde qui va disparaître. C¹est Eugène Atget, dont les photos du vieux Paris sont pour nous empreintes d¹une poétique nostalgique. Rues, boutiques, quartiers, c¹est la ville entière et dans ce que son paysage a de plus modeste, de plus fragile, qui est saisie dans sa mutation esthétique et sociale. De ses photos à celles d’aujourd’hui, il y a comme une perte d¹âme. Une autre idée de la ville s¹impose, qui n¹est plus, non plus, celle d¹un Doisneau, d¹un Ronis. Le photographié renvoie l¹image d¹une post-urbanité en déshérence qui se cherche une cohérence en attendant de faire sa vraie révolution.

La ville en chantier: un espace social en devenir. Mais des projets pour qui? Des tapisseries encore aux murs d¹un appartement aux fenêtres bouchées, des restes d¹intimités comme la mémoire vive de ses occupants. Pas de quartier pour le populaire atteint de vétusté en centre-ville. En quelques vues, Mathieu Pernot raconte l¹histoire d¹une démolition reconstruction, ou comment faire place nette et légèrement arborée. On est à Barcelone. On pourrait être dans n¹importe quelle autre ville européenne. De même qu¹il raconte en parallèle dans sa série des Implosions à la fois la fin d¹une utopie intellectuelle, celles des architectes et urbanistes qui, dans les années soixante ont cru trouver la solution aux problèmes du logement populaire, et la mise à mort publique d¹histoires privées, celles d¹êtres amputés de manière traumatique d¹un pan de leur passé. Des tours où certains affichent par graffitis et slogans interposés rêves et revendications. Périurbain. Péril Urbain? Des lieux qu¹un regard, celui de Pierre Laborde, par exemple, peut restituer dans leur clôture inquiétante, voire hostile. Ou tout au contraire, misant sur une poétique urbaine inattendue, sublimer dans un travail de recréation esthétique fort séduisant. Il suffit pour ça, comme dit le poète, d¹un peu d¹imagination... Une imagination que la plupart de ceux qui interrogent le territoire périurbain, se refusent. En tous cas, ne sollicitent pas.

Loin du centre, interroger les marges

Plus qu’au modeste, moins que jamais au monumental, la photographie urbaine d’aujourd’hui s¹attache au banal, au commun. Une non-esthétique pour des non lieux. Les entre lieux de l¹urbanité, espaces intermédiaires sans goût ni grâce. Lieux interchangeables et sans identité. Axes de circulation, trémies, ponts routiers, rambardes, pilônes, mâts d¹éclairage, et pas âme qui vive, pas véhicule qui circule... Sous l¹objectif de Max Barboni, ces décors du quotidien acquièrent pourtant une sorte de poésie du rien.

Pavillon "sam¹suffit", architecture utilitaire ou précaire, végétation anémiée, laideur plate de ces coins de banlieues à l¹urbanisation chaotique faite à la va-comme-je-te-pousse, où parfois un geste architectural impose en toute incohérence sa prétention. En contre-point, la pollution publicitaire et son ersatz de bonheur... Une paisible désolation généralisée que le regard, force de l¹habitude, ne perçoit plus, et qui prend chez Gilles Verneret l¹apparence posée du constat.

Au-delà de la périphérie, la ville à la campagne


©Frédéric Janisset

Cédric Cottaz, Frédéric Janisset s¹intéressent tous deux à l¹apparition ces dernières années d¹un nouvel espace en voie de généralisation aux frontières de l¹urbain et du rural. Une sorte d¹ espace ³rurbain². C¹est la ville à la campagne dont plaisantait au siècle dernier Alphonse Allais, visionnaire malgré lui. De cette colonisation de la campagne par la ville et ses activités, témoignent l¹implantation industrielle qui voit fleurir quasiment en plein champ des bâtiments semblant sortir d¹un carton d¹architecte, et plus encore, l¹exportation du lotissement pavillonnaire.


©Cédric Cottaz

Plongée avec Cédric Cottaz dans l¹émergence d¹un de ceux-ci, dans la plaine du Forez. Clôture de grillage pour bien délimiter le tour du propriétaire. L¹herbe est encore rare, mais déjà pointent des velléités de coquetterie modeste... Ces maisons playmobile ont quelque chose d¹irréel dans la saisie photographique qui les réduit à deux dimensions. Du mur de moellons à la terrasse et ses meubles de jardin en plastique moulé, le photographe retient ici quelques étapes du rêve de la petite maison à soi, à côté de celle du voisin, standardisée et modélisée toute pareille. Les accessoires diffèrent ( couleurs des volets, des crépis). Il faut bien personnaliser l¹impersonnel.

Par un simple choix de point de vue, Frédéric Janisset instaure, quant à lui, dans un de ces clichés un édifiant rapport de surfaces: hypermarché plus parking égalent au sol la superficie du bourg le plus proche... Ou comment la grande distribution joue un rôle dans l¹uniformisation des comportements urbain et rural.

(1) Exposition du Musée de Grenoble, 2 juin-25 août 2002.

Nelly Gabriel