« …le même siècle a inventé l’Histoire et la photographie. Mais l’Histoire est une mémoire fabriquée selon des recettes positives, un pur discours intellectuel qui abolit le temps mythique. » Roland Barthes
Artiste ou photographe ? Cette question est un faux débat qui élude la question de l’excellence et du sens qui se déroule dans l’histoire. Car l’œuvre du photographe comme de l’artiste s'il est issu d’une conscience créative débouche sur l’histoire personnelle à travers l‘histoire collective.
L’important au fond est l’excellence du regard qui s’incarne dans une œuvre, jouxtant l’expérience intérieure de l’être et l’incarnant dans une histoire. Mais comme l’écrit Barthes l’Histoire est un collage de la pensée, issu d’un désir d’ordre et de causalités signifiantes. La logique veut expliquer l’Histoire, elle la crée de toutes pièces à partir de matériaux épars et substitue au chaos des évènements isolés, une suite signifiante. Il en est de même pour l’histoire collective que pour l’histoire individuelle. Mais la création de l’Histoire a une ambition scientifique, pendant que l’histoire individuelle relève de l’art et de la création subjective. L’artiste est le propre créateur de sa vie et libre à lui d’en faire un parcours rationnel. Nous avons vu que l’affect est un composant important de la psyché humaine dont nous ne pouvons pas faire abstraction, de la même façon que la fonction d’intellect érigé en langage conceptuel sert à diriger sa vie dans un sens ou dans un autre au service du Moi volontaire. L’intelligence serait la fonction qui prendrait en compte ces différents facteurs de la psyché ainsi que ceux oubliés ou déposés dans les mémoires de l’inconscient individuel ou collectif.
Si l’esprit scientifique revendique l’unicité de la pensée logique, bien qu’elle soit toujours confrontée à de nouveaux territoires inconnus, elle apparaît comme une quête périphérique, pendant que l’art plonge ses racines dans le début de l’histoire humaine et à ce titre étant une totalité au service de la conscience humaine, il se doit de plonger dans les souterrains de la psyché et donc des affects et de leurs racines inconscientes. De là ressurgit intacte la magie qui a fasciné Barthes en son temps, et lui a fait dire que la photographie rejoignait une dimension du sacré, immortalisé par la médiation dans le métal précieux qu’est l’argent. Ce dernier conservant et instituant au mieux une révélation et mais pour certains presque une ressuscitation, en tout cas ce fut le vœu inconscient et illusoire que Barthes a poursuivi obstinément.
« Quelle image en effet contemplons-nous face à celle produite par nous-mêmes en lieu et place de l’Autre, si ce n’est, miroir et reflet, notre propre regard. Comme elle se pose à propos de l’histoire qui s’écrit, la question n’est plus de savoir comment la photographie fabrique l’histoire. Mais quelle histoire fabrique-t-elle et pour qui ? « Isabelle Hersant
Les médias qui se servent de l’image à travers le reportage essayent d’accréditer l’idée de l’objectivation ou de la certification des évènements de l’Histoire, ne daignant pas prendre en compte la subjectivité de l’opérateur qui est pourtant incontournable. Un photographe ex-reporter d’agence à la démarche exigeante comme Gilles Saussier a su regarder en face la manipulation inhérente au photojournalisme et dévoiler son leurre d’objectivité ; ce type d’attitude de plus en plus courant a eu pour effet de repositionner l’opérateur comme témoin non neutre et de nous plonger sur la lisibilité structurelle d’une image. Mais la volonté de rencontrer et de décrypter ‘histoire collective confronte l’artiste opérateur à sa propre histoire personnelle et le contrôle intellectuel de sa démarche ne doit pas faire abstraction des affects sous jacents à toute pratique artistique. Là réside l’honnêteté éthique du « photographe » dont parle Tina Modotti.[1]
Quelle histoire ?
L’Histoire est une création de la pensée humaine, afin d’enfermer les événements du monde sous le boisseau de la raison logique. Elle se présente comme une tentative désespérée de donner du sens à la l’existence, en reliant par des fils ténus les faits du hasards, ce qui se produit apparemment et effectivement. Il y’a des milliers de façon d’écrire l’histoire, tout dépend du « point de vue » (voir celui adopté par Serralongue au dessous) et surtout elle ne peut s’écrire que par l’écriture et est donc apparue avec elle, d’abord par les dessins des grottes préhistoriques, puis par des signes idéogrammes et calligraphiques qui ont peu à peu pris leur envol en se libérant de leur carcan visuel pour revendiquer leur propre identité abstraite dans le mot. Les mots se conjuguèrent ensuite dans une pensée, pensée elle-même produite par des individus donnés, qui confrontant leurs approches l’ont réuni dans une Weltanschauung censée être universelle ou lisible par des groupes de personnes issus de même origine ethnique ou linguistique. Cette weltanschauung s’est peu à peu - au fil du continuum de l’histoire prenant conscience d’elle-même et de son édification- constituée en science : méthode censée adopter au travers du langage mathématique un point de vue objectif sur les phénomènes, confirmés par leur application qui a permis de comprendre les mécanismes de l’univers. Elle s’est même constituée en objet de science à travers la sémantique. Lorsque la photographie est apparue tardivement au début du dix neuvième siècle, il n’est pas innocent de croire que sa naissance n’était pas sans rapport avec la certification d’un réel, que les balbutiements d’une science en plein développement, pensait décrypter et dominer par le temple d’un rationalisme tout puissant. Elle se présenta donc rapidement comme l’instrument idéal de captation de la réalité et de son archivage sous la forme de documents de papier. Des hommes partirent au bout du monde avec leurs chambres de bois photographier tous les monuments, faune, flore et autres merveilles visibles de la nature.
Il a fallu presque deux siècles aux opérateurs pour revenir de cette illusion du réel emprisonné et considérer l’image photographique comme un écriture comme une autre. Ecriture du leurre de réalité, du reflet bien imité. Et encore s‘agit-il de pionniers opérateurs à l’avant-garde de l’histoire, qui ont pris conscience de l’unique dimension artistique de la photographie. Le cliché photographique gardant pour la plupart d’entre nous la fonction de certificat de réalité, le photojournalisme, la photographie scientifique et la photographie de famille cultivent encore cette illusion, d’une histoire directement retranscrite par l’empreinte.
Et à la question judicieuse d’Isabelle Hersant sur la fabrique d’images se repose : quelle histoire fabrique-t-on ? La réponse est double :
- d’un côté : des images victimes d’elles mêmes et inconscientes de leur production et donc de leur pensée, qui trônent dans nos médias, albums de famille et documents scientifiques. Documents morts, illustrations déviées de leur nature réelle au service de raisonnements parallèles. Le réel restant inatteignable, intranscriptible, infrangible, souverain et n’apparaissant donc que dans l’image que nous nous faisons de lui, dans nos créations de la pensée. Ce « réel » ne peut-être que représenté et gare à ceux qui l’assimileront à la représentation elle-même !
- de l’autre : de pauvres images non identifiées, sans pouvoir médiatique autre que celui de la qualité de l’excellence, mais conscientes de leur message, lecture de l’inconscient de leurs auteurs et d’une pensée vivante en route et consciente du mystère dont elles sont porteuses en réduisant autant que faire se peut la fracture entre le créateur et le créée.
La question de l’histoire ne peut être abordée que par la manière personnelle, car il n’ y a d’histoire que personnelle. L’histoire objective est une juxtaposition a-temporelle de faits sans liens autres qu’analogiques, elle se déroule non pas sur un schéma linéaire et ascendant comme on le croit souvent , mais circulaire selon des modalités rythmiques et répétitives.
On parle justement de recul sur l’histoire, pour l’aborder. Ce qui signifie qu’elle se décante avec le temps et la disparition des témoins du passé. Ne restent plus que de pauvres mots, bâtiments ou images dans les écritures humaines, que l’on protège maladroitement comme des icônes de notre ignorance. Mais cela fait autre débat…
Les images photographiques sont des documents d’une histoire qui s’écrit à mesure. Et plus ces documents sont pensés et contrôles par leurs auteurs en tant qu’objeu et objoie plus elles resteront vivantes, et porteuses de sens pour les générations de voyeurs futurs.
Plus ces documents croient être la vision objective d’une réalité, le témoignage d’un sujet extérieur, que l’on pourrait délivrer de leur existence effective, en les reproduisant, plus il sont désincarnés : représentations mortes, vidés de leur contexte et appelant de tous leurs vœux le sous titrage textuel.
Le summum a sans doute été atteint , à cet égard, avec le premier pas d’Armstrong sur la lune, qui avant d’être un évènement, est une image d’une illusion. Si quelques hommes ont vraiment été sur la lune – le « ça a été »- qu’y avons-nous trouvé d’autre que le reflet de notre âme ? Qu’une imagi-nation et si la photographie en rend compte, ce n’est qu’au passé, car le présent de l’évènement est toujours absent de l’image.
Gilles Verneret / fev.07
1. cité dans « photographie et éthique » : la garantie du négatif.
