RETOUR

Trois photographes d’une nouvelle génération présentent un regard à la frontière du réel et de la fiction supposée. Des paysages interstitiels qui mélangent harmonieusement des vues apparemment si différentes, à la jonction lumineuse des trois points cardinaux. Cette présence disponible et pure de Marie Baronnet aux Anges américains de l’ouest, de Tatiana Milenkovic aux dérives glacées du grand nord Londonien et de Julien Guinand dans ses méditations du sud Corse.

Julien Guinand, la fille au scooter



Cette photographie réunit toutes les apparences premières d’une fiction : fiction supposée ou véritable ? Retranchée dans sa neutralité, l’image ne délivre aucun sens, pas plus que cette jeune femme au pantalon rayé et à la tunique d’été qui se penche sur un sol muet ; prise en flagrant délit de réflexion, elle ne dévoile rien de ses pensées.

La photographie a-t-elle été pensée, recomposée pour nous délivrer un message ? Est-elle consécutive à un rendez-vous pris avec le modèle ou bien est-elle le fruit du hasard, instant décisif shooté par le voyeur ? L’image ne répond pas et laisse le spectateur face au trouble.

Nous sommes dans « l’Ensemble corse », rien de corsé au premier abord, un tableau sage : une jeune femme est assise comme le penseur de Rodin sur une traverse de béton, sans doute arête échappée d’un trottoir. Livrée en attente, derrière un scooter bleu jouxtant une arrivée d’égout sec, elle vagabonde intérieurement. En guise de décor, quatre pins parasol et juste derrière son dos un végétal à trois branches ; présences phalliques et candélabre vert à la symbolique ésotérique.

Devant elle, un parterre parsemé de sable et de graviers, une plaque de chantier plâtreux abandonnée. Elle repose incongrûment comme venue du moyen-age, rousse et androgyne, avec son pantalon et ses cheveux courts. Seule certitude : la prise de vue certifie son existence, elle dont le bras droit nu, pince le bras gauche pour asseoir cette présence au monde d’un ferme mais discret : « suis-je bien là, ici et maintenant ? »

Elle attend comme dans la chanson « j’attendrai le jour », alors que flotte aux alentours un parfum de fiction cinématographique. La scène est irréelle dans sa banalité, le micro-geste du pincement ajoute au mystère de la posture. Que fait-elle là dans ce lieu de non-lieu, rencontre de l’usage et de l’insignifiance où se croisent la forêt verte, le sol blanchâtre et un ex-chantier ? Que fait-elle dans ce lieu d’arrêt et de désordre, à l’orée d’une clairière de pins, sans doute proche de la mer, contrariée par une arrivée d’égout improbable ? Peut-être un leurre, lui aussi sorti de nulle part, ne vidant aucune bile ou liquide d’ordure ménagère ; témoin de la pureté et de l’incertitude féminine…

La mécanique silencieuse du scooter, grossie par l’échelle de la perspective photographique, semble écraser la jeune femme, l’abriter du regard d’un voyeur potentiel. Un écusson royal sur son flanc gauche, comme jadis sur les destriers des chevaliers, indique « shark », le requin, évoqué par un fuselage élancé et pointu en direction du guidon.

Se laisserait-elle conduire ou avaler par ce grand requin bleu ? S’agit-il de son scooter qu’elle aurait délaissé un instant pour réfléchir, mais où est son casque ? S’agit-il d’un étranger qui lui tiendrait une compagnie sommaire ? Quel drôle d’endroit pour s’arrêter, ni plage, ni parking, ni boutiques aux alentours… Non, il y a autre chose, elle attend certainement quelqu’un, comme un page androgyne attend son seigneur, vêtu de sa tunique surmontant son justaucorps rayé et chaussé de bottines… peut-être le conducteur du scooter, peut-être rien. Mais à l’instant décisif où le «shooter» est arrivé, elle n’a pas eu le temps de se reprendre, surprise en flagrante absence par l’instantané de la prise de vue. D’elle on ne connaîtra jamais le regard ; il aurait fallu pour ça qu’elle relève la tête et que la photographie devienne un film.

Tatiana Milenkovic, La Dodge



Dans l’ombre, sur le bas-côté gauche d’un hangar à taules ondulées jaunes qui réfléchit des lumières d’aube ou de fin du jour (la pellicule ne renseignant pas sur les heures solaires), une automobile Dodge gît, comme enfouie en partie sous des restes d’amas de neige verglacée. Présence discrète, mais captant l’œil par la sonorité mythique U.S. de sa calandre argentée. Deux phares carrés comme deux paupières ouvertes brillent au-dessus de roues invisibles, tellement immergées dans ce calme blanc, elles interdisent tout usage quotidien du véhicule et l’assimilent à une carcasse.

La Dodge semble se libérer de l’emprise adoucissante du printemps naissant qui apparaît timidement à la lisière de la gadoue rosée du premier plan ; semblant de banquise fondante qui noie le tiers inférieur de l’image. Climat qui rompt avec le calme océanique de l’Atlantique, dont on devine la présence moutonneuse dans la partie gauche, au-delà d’un promontoire d’où émergent des bouquets d’herbes sèches balayés par le vent et les rayons d’une lumière rasante qui se noient dans ce petit coin d’horizon ; entre le bleu nuit de l’océan et les teintes grises orangées du ciel.

L’auto, sans mobile apparent, occupe une part minime de la scène, bien que son rôle de soutien d’image agence à la fois le regard du spectateur et le hangar lui-même dans cet ensemble visuel qui part de la diagonale de l’angle droit et s’achève en forme de triangle à la pointe inachevée, sur sa gauche.

La Dodge donc, malgré son échelle raisonnable, contre-balance harmonieusement l’entrée rectangulaire du hangar, surmontée d’un satellite blanc d’aération. Entrée fermée par un tissage de plastique goudronné dont les plis verticaux ondulent comme la mer de Fellini-Casanova. Toile frissonnante barrée horizontalement par deux montants marrons, qui la plaquent contre une surface plane, invisible et dure. Entrée qui ferme le champ de vision, trop encombrée de montants d’échafaudage défaits, et qui repose la question du site : mais qu’est-ce qui s’échafaude ici ? Que cache ce hangar clos que l’on protége du froid regard : d’autres machines fragiles, comme ce socle retourné sur le sol qui dévoile sa partie intime de bois où se nichent des congères de neige, survivantes et minimalistes ? Et où commence cette étendue blanche et salie, censée introduire les pas du visiteur dans la cour de la ferme et le diriger ensuite et seulement vers l’auto, quand la vue a découvert l’étendue ? Et la Dodge ?

Sujet aux expectatives : impossible de s’extraire de la terre glacée canadienne ? Impossible retrouver racines enfouies dans la culture autochtone indienne, autrement que par le détour américain ? Impossible franchir l’écran cinématographique, fut-il goudronné d’autoroutes mythiques débouchant sur des frontières invisibles ? Qu’un lourd silence où les chiens de traîneaux de London sont remplacés par les moissonneuses absentes en hiver. L’image restera close, la glace déliquescente de nos cauchemars d’effet de serre, gardera son secret.

Marie Baronnet, le quatuor de Los Angeles



Trois espaces en un, rigoureusement délimités : le ciel bleu imbibé de nuages ligamenteux occupe la moitié haute de l’image, la diagonale d’une grille à quatre battants surplombant Los Angeles occupe la tranche médiane et dans la partie inférieure, une esplanade contient un quatuor humain, entre deux bancs et une poubelle.

L’image se présente sous l’angle d’une vue fuyante, faussement frontale car prise dans une perspective rigoureuse qui emporte le regard de droite à gauche. L’aspect instantané prend ici le pas sur la pose calculée et réfléchie ; il fallait aller vite pour saisir l’homme en train de prendre la photo des deux enfants, d’autant que sa posture en crapaud était intrigante. On imagine un instant que sa jambe d’appui puisse passer derrière la poubelle avant de se rendre compte que c’est le contre-jour qui fond le tout en un ensemble baroque et unique. Sa tête vient se superposer à ras du montant supérieur de la grille, posture évocatrice des tortues Ninja et des films de karaté, le bras sur le visage ajoutant au mystère. L’ensemble donne une impression de respiration avec en contrebas Los Angeles comme assimilée à une baie dont les diagonales se rejoignent et se perdent derrière l’horizon de la grille.

Si le photographe professionnel témoin de la scène a été obligé de la capter en contre-jour, le photographe amateur, quant à lui, s’est positionné dos à la lumière pour que ses deux enfants soient bien éclairés. Sa femme se tient à ses côtés avec un chandail rouge éclatant et un chouchou dans la main droite, sans doute celui de sa fille qui l’a retiré pour l’occasion.

Nous sommes placés en abîme, le photographe photographiant un autre photographe, le regard professionnel sur le regard amateur et Los Angeles à leurs pieds. On croit deviner, au visage du jeune garçon que ce quatuor venu contempler la ville est d’origine latino-américaine. Le grand frère tient sa petite sœur par le cou, ils regardent tous deux l’objectif mais la posture du garçon semble tendue et incongrue comme pressée par l’urgence d’un besoin. Le père et les enfants sont chaussés de baskets alors que la mère très habillée pour la « sortie » en ville, arbore une paire de bottines noires. La position des ombres sur le sol et la lumière très blanche indiquent très certainement un début de matinée flamboyant. Leurs habits légers militeraient pour une saison d’été et une période de vacances, où l’on a décidé d’aller observer le panorama, et quelle vue !

Mais ce qui frappe c’est que les deux photographes s’intéressent plus à la famille qu’au panorama comme si le sujet de la photographie était bien la prise de vue. Cette dernière s’harmonisant dans la rencontre perpendiculaire de lignes noires et blanches, d’ombres portées au sol ; deux anges postés à l’aune Los Angeles.

Gilles Verneret / février 2005