
La fille au jean 1 :
« …c’est une blonde maussade dans la lumière crue, les mains enfoncées dans les poches de son jean, on la dirait debout sur la pointe des pieds, mais la photo cadrée à mi-cuisses, nous interdit de nous en assurer ; surtout, elle a le ventre balafré d’une longue cicatrice au dessus du nombril, qui nous prouve que décidément cet Eden-ci est-il réellement le mien ? N’aurait-il pas ailleurs un Eden meilleur, moins implacable, moins temporel, dont j’ai l’intuition vague, comme si j’y étais allée il y’a très longtemps ? Et puis n’est-il pas déjà trop tard pour s’y rendre, dans cette Terre Promise dont j‘avais oublié l’emplacement et jusqu’à la promesse ? ».
Brice Mathieussent
La fille au jean 2 :
« Elle repousse de ses deux mains, légèrement et inconsciemment, le jean sur son ventre au dessous du nombril, dévoilant une cicatrice*, sans doute issue d’une césarienne et un peu de cellulite, celle de la femme en passe d’être mûre. Affichant son nombril au même titre que ces filles d’aujourd’hui pourtant plus jeunes qu’elle, déjà rongée par la crainte de vieillir, elle dénote par son manque d’arrogance dans la pause : poser là simplement son origine avec la nostalgie d’avoir passé l’âge !
La posture de son corps, comme en lévitation, dans ce moment d’absence, semble suggérer « qu’elle se tient bien là droite et prête » sans avoir même eu le temps de paraître timide, et conservant instantanément la moue de l’expectative, pour oublier le français à qui elle a dit oui et qui s’apprête à la prendre en photographie.
Un peu mélancolique donc, en cette fin de journée où un rayon de soleil couchant, la nimbe latéralement de son aura dorée pour la réchauffer, à l’exclusion du mur de planches et de la fenêtre noire qui insistent comme fond de décor sur tout le vécu inconscient de chaque individu pris en flagrant délit d’existence Les deux anneaux d’argent à ses oreilles lui confèrent une discrète séduction soulignée par un maquillage décent, préparé ou refait comme sa beauté juste avant la prise de vue, qu’un ravissant bustier à fleur surmontant son ventre nu ne dément pas.
On peut élucubrer à son propos tant de scénarios tous autant invérifiables les uns que les autres : fille mère, solitaire et mélancolique ou pudique et quêtant l’attention comme si elle attendait ce corps d’homme qui la plaquerait contre lui et l’obligerait à se lever sur la pointe des pieds. Attente d’un Eden impossible mais qu’on espère à peine, ou d’un amour qui comble, hypothèse attestée par la présence suggestive d’un bout de tuyau d’arrosage dans son dos ou tout simplement le vide de l’attente et d’un moment d’arrêt où l’on est enfin soulagé de soi : le privilège de la photographie… »
Gilles Verneret / février 2005
* P.S de Christophe Bourguedieu
- Le ventre de la fille ne montrait en fait que les traces de deux grossesses. Pas de cicatrice, juste une peau détendue. Encore aujourd'hui, je ne saurais pas quel âge donner à cette femme (dans les 35?), mais c'est le genre de dégâts qu'on observe chez les petits blancs sans vraie couverture sociale - apparemment, le mari était militaire, mais certainement pas général. En un sens, c'est dans ce genre de détails que se tient la valeur documentaire de mes photos, qui n'est pas à négliger
