RETOUR

C’est sans doute le fait d’un hasard heureux que l’exposition de Léa Eouzan et de Wen-Yang Liu se tienne en même temps que l’anniversaire de la création des 10 ans du Bleu du ciel.
Le temps des anniversaires est celui de la réflexion et du retour sur le passé. Certains méritant d’emblée que l’on s’y arrête pour toujours, instituant cette mémoire du devoir, comme ceux de ces millions de disparus de la Shoah qui ne doivent JAMAIS être oubliés.
Je n’ai jamais eu de parent israélite et pourtant mon cœur saigne comme celui d’autrui à l’évocation douloureuse du souvenir de la Shoah. En 1967 pendant la guerre des Six jours, mon camarade Nelken, qui avait perdu une partie de sa famille dans les camps, répétait sans cesse « qu’il ne remettrait jamais les pieds en Allemagne tant qu’il pourrait encore y vivre des personnes ayant eu l’âge adulte, entre 39 et 45 et ayant pu participer de près ou de loin au génocide ».
Je le comprenais sans le comprendre, mais je sais aujourd’hui que les nations comme les individus peuvent être frappés de psychose collective : véritable maladie mentale du corps social. C’était le cas sous le 3ème Reich, avec son démiurge fou : Adolf Hitler qui  le 25 avril 1945, à l’orée de son anéantissement, persistait et signait cet avis à la population berlinoise : « J’ordonne au peuple d’Allemagne de résister jusqu’au dernier souffle à la juiverie internationale ». Jamais phrase autant remplie, rassasiée de haine et de folie meurtrières, aussi abjecte et inimaginable n’aura été prononcée dans l’Histoire par un dirigeant politique, entraînant tout son peuple dans sa maladie, peuple qui l’avait démocratiquement élu !!! Mais le plus grand malheur réside encore dans le fait que plus de cinquante ans après, on continue à proférer ce genre d’injonctions, certes légèrement atténuées, mais renforçant toujours la plaie inguérissable de l’antisémitisme forcené. En écho à ces abominations,  une petite voix d’artiste s’élève régulièrement,  celle de Léa Eouzan entre autres, avec ses images,  nous rappellent à la mémoire du devoir : humain, trop humain…

Car dire qu’il y a des criminels mentaux qui osent encore déclarer au troisième millénaire sur les ondes, que les camps d’extermination constituent un détail de l’histoire !!! Car dire qu’à leur suite des intellectuels négationnistes sortant d’université cherchent à démontrer  la vérité  de cette aberration monstrueuse !!! Car dire que l’on matraque encore des Juifs de nos jours dans les banlieues parisiennes, brûlent leur synagogue ou profanent leur cimetière !!!
Tout cela démontrant que non seulement la Shoah n’est pas un détail de l’histoire, mais au contraire, l’évènement malheureux le plus important de l’histoire humaine, qui lui a permis de libérer en lui ces malédictions d’énergie de destruction et d’abhorration frénétique de lui-même, comme une espèce d’anthropophagie de l’âme, sans cesse réanimée.
Faut-il à jamais hurler sur les toits de papier et les écrans électroniques, pour les descendants, qu’être Juif, signifie simplement être humain, profondément humain, et se répéter comme des mantras ou des prières, ce merveilleux slogan proféré par Cohn-Bendit en 68 : « Nous sommes tous des Juifs allemands » ( certes émis  dans un temps  et un contexte différents de l’Histoire, qui n’avait pas encore mesuré l’importance de la Solution finale, mettant plus en lumière le combat des résistances).
Aujourd’hui  40 ans après, la notion de « devoir de mémoire» a fait son entrée dans l’histoire  sous la houlette de magnifiques écrivains tels Elie Wiesel, Primo Levi ou Jorge Semprun… Avocats, historiens ou chasseurs de nazis.
Ce devoir qui est de réactiver pour toujours, comme les hommes préhistoriques le feu originel, cette mémoire de l’horreur, notre survie future à tous en dépend.
Six millions de déportés est un chiffre impressionnant, mais il ne rendra jamais compte du drame intime, que cache l’histoire tragique de chaque individu exterminé  consciencieusement, sur l’autel de la folie humaine.

L’art est bien peu de choses en regard de ces tragiques évènements, mais la voix d’un homme seul est  toujours le germe de tout courant de l’histoire, Hitler qui l’incarnait  et les nazis l’avaient bien compris, en mettant Freud en autodafé et en déportant les œuvres d’art dans leurs propres musées, non pour leur contenu mais pour leur valeur marchande…
Bien peu de choses… mais un moyen efficace  de perpétrer la mémoire de l’un des plus grands génocide planifié de l’histoire.
Léa Eouzan sur les traces de nombreux artistes s’est rendue avec sa chambre noire sur les lieux  de l’Holocauste et en a rapporté un témoignage intelligent, qui fait la part belle au recul de la réflexion, sans céder aux sirènes de l’esthétisme facile ou des émotions aveuglantes.
Elle a donc eu le mérite de « ne pas manger sur les cadavres » tentation à laquelle ont cédé avant elle, de gentils photographes partis se repaître, dans les camps, de magnifiques images aux sublimes dégradés  - gris étalés dans des cadrages soignés avec des lumières rasantes, sur les barbelés rehaussés  de givre hivernal-  le tout à leurs yeux d’une grande beauté (sic !). Monnayant ensuite leurs tirages limités dans des galeries d’art…
Elle a posé honnêtement le problème du culte Muséal des morts,  dans notre époque contemporaine avec ses excès et ses nécessités, et ce devoir de mémoire qui en résulte. Pour cela elle s’est penchée, sans à priori, plus sur le présent que sur le passé. Ainsi l’hôtel Galicia, trois étoiles nous accueille dans  « The city of peace », ouvrant la voie au tourisme génocidaire… Comme Guillaume Herbaut,  déjà exposé au Bleu du ciel, dévoilant Miss Oswiecim, elle a réalisé un documentaire épuré qui sait dévoiler les inconvénients de cette utilisation de ce tourisme de la mémoire, sans tomber dans l’ironie et dans le jugement : la photographie étant l’art de ce qui est. 

Son travail est à la fois une évocation rigoureuse et actuelle des traces revisitées par l’imaginaire humain et un recueillement méditatif et silencieux sur le passé. Elle échappe ainsi aux écueils triples du témoignage documentaire historique, du photojournalisme surprenant et de l’art aux falbalas esthétisants.
Les images de Léa Eouzan se taisent avant tout, nous invitant au clin d’œil sur ce travestissement historiciste, qui voudrait assimiler la Shoah à un objet de culture ou à une connaissance  pour universitaires en mal d’études, pendant qu’elle ne restera toujours qu’objet d’effroi irreprésentable*.

J’ai désiré lui associer les  travaux de vidéos de Wen-Yang Liu,  jeune artiste chinois, qui  m’ont semblé compléter naturellement son évocation documentaire,  par un regard  métaphysique,  et intemporel,  qui délaisse un temps les chemins de l’histoire balisée, tout en respectant l’exercice de réalité,  que constitue  une fabrique  de pierres tombales. L’ensemble des deux oeuvres recouvrant la notion de mémoire, tant qu’elle périclitera dans l’esprit humain à travers  l’épitaphe: « On oubliera jamais ceux que l’on aime ». Témoin l’escargot.

Gilles VERNERET

*Approche que développe efficacement  David Gauthier dans l’article  qui fait suite à cette introduction au travail de Léa Eouzan

.Histoire(s) contemporaine(s)
une exposition réflexive aux images pensives


Un chemin longe une route. Un panneau publicitaire pour un hôtel est planté dans un champ. Le ciel est orageux. Rien n’est spectaculaire. Banale est l’image. Est écrit sur le panneau : l’hôtel Galicja, trois étoiles, vous souhaite « Welcome to Oswiecim – City of Peace ».


City of Peace, Oswiecim - Zone concentrationnaire IG Farben - Monowice, juin 2008

Léa Eouzan mène une réflexion dans un des lieux les plus tragiques de l’Humanité : Auschwitz. Elle « traque », en prenant le temps, les traces de l’irreprésentable.
Le site est quelconque. La prise de vue est frontale. Si l’humain est absent, par sa représentation directe (aucun homme, femme, enfant), nombreux sont les signes qui renvoient à la présence humaine, aux personnes qui hantent ces territoires. Le lieu hautement symbolique est « capturé » dans son actuel ordinaire.
La photographie « City of Peace, Oswiecim – zone concentrationnaire IG Farben – Monowice » est une « image pensive »(1) au sens défini par Jacques Rancière. Elle dispose d’une réserve de sens infinie. Photographier plus d’un demi-siècle après l’abominable, les lieux métonymiques de l’extermination programmée et industrielle de millions de Juifs semble être un acte inconcevable. Comment photographier au troisième millénaire les traces de ce qui est irreprésentable ?  Comment une jeune femme de moins de trente ans propose, aujourd’hui, sa perception d’Auschwitz ? Autant de questions auxquelles les photographies tentent d’apporter des éléments de réponse, de par leur ordinaire si intolérable et obscène, de par leur sédimentation si emblématique de la charge historique accumulée et condensée dans ces sites.

Léa Eouzan travaille à la chambre pour suspendre le temps. Elle privilégie les longs temps de pose pour éviter entre autres de recourir à la lumière artificielle. Elle met en pause le temps historique et médiatique pour le questionner à sa manière. Elle propose sa perception de la Shoah ainsi que sa transmission actuelle, le devoir de mémoire, confronté à ce qu’elle nomme « la muséïfication ». Elle cherche une certaine justesse. Elle questionne sans délivrer une dénonciation ostentatoire. Certes, elle cite Clément Chéroux, « Auschwitz rentre dans la culture » pour pointer ce fait si paradoxal qu’Auschwitz se visite comme un musée et accueille des touristes.  Le protocole choisi par Léa Eouzan est à contre-courant des pratiques photo-journalistiques dont la rapidité du déclic numérique est comparable à la vitesse d’un tir. Le photo-journaliste traite l’événement immédiat sur le registre des opérations militaires. Léa Eouzan, de par son sujet, l’emprise du temps sur les sites de l’innommable, a choisi de résister à la surenchère précipitée d’images, au flot ininterrompu de clichés bombardés par les médias. Aux antipodes d’un photo-journaliste, Léa Eouzan est un archéologue du présent dont l’instrument est la chambre photographique.
Les lieux photographiés par Léa Eouzan sont insupportablement paisibles. Ils font, tous, référence à des atrocités datées. A la fin de la Seconde Guerre Mondiale, les photographies des camps de concentration montrant des cadavres, des charniers furent un choc. Ces images sont gravées à jamais dans la mémoire individuelle et la mémoire collective. Ce silence pénétrant et cet étrange ordinaire sont lourds de significations et de symboles dans la série de Léa Eouzan. 
        
         « Il ne s’agit pas ici de documenter Monowitz, Chelmek, Jawisznowitz, ou Rivesaltes, de même que dans l’ensemble du projet engagé il y a maintenant deux ans, de présenter un travail de commémoration. Mais plutôt de comprendre les enjeux de ces lieux dans le champ visuel  contemporain. Tenter de saisir les manipulations de l’Histoire et sa consommation. » Comme le mentionne Léa Eouzan, son travail n’est pas de rendre compte, n’est pas de faire preuve. L’Histoire l’a déjà  fait. Le travail de Léa Eouzan est autre.  

Un parallèle peut être dressé entre le dispositif retenu par Léa Eouzan sur la mémoire des camps de concentration et sa réflexion sur la Shoah, et celui appliqué par Sophie Ristelhueber sur le conflit israélo-palestinien. Sophie Ristelhueber photographie des paysages ordinaires (2). Des petits éboulis de pierres coupent des sentiers. Les militaires israéliens sont à l’origine de ces petits barrages dressés sur les routes de campagne palestiniennes. Sophie Ristelhueber enregistre les stigmates laissés sur le paysage par la guerre et non le mur édifié par les israéliens, symbole de l’actualité de ce conflit et du spectacle de la guerre si abondamment diffusé par les médias. Aucune spectacularisation, aucune volonté d’affect émotionnel ne figurent dans les images de Sophie Ristelhueber et de Léa Eouzan.

Pour caractériser le travail des deux photographes,  citons Jacques Rancière :
« Elle produit ainsi peut-être un déplacement de l’affect usé de l’indignation à un affect plus discret. Un affect à effet indéterminé, la curiosité, le désir de voir de plus prés. Je parle ici de curiosité, j’ai parlé plus haut d’attention. Ce sont là en effet des affects qui brouillent les fausses évidences des schémas stratégiques ; ce sont des dispositions du corps et de l’esprit où l’œil ne sait pas par avance ce qu’il voit ni la pensée ce qu’elle doit en faire. Leur tension pointe ainsi vers une autre politique du sensible, une politique fondée sur la variation de la distance, la résistance du visible et l’indécidabilité de l’effet. Les images changent notre regard et le paysage du possible si elles ne sont pas anticipées par leur sens et n’anticipent pas leurs effets. »(3)

Les lieux sur lesquels Léa Eouzan s’est rendue et qu’elle a photographié sont des strates du temps accumulé sur l’horreur initiale, originale : des strates physiques, géographiques, temporelles mais aussi des strates de représentation, des films servant de preuves, de pièces à conviction pour les tribunaux réalisés par les militaires américains à l’ouverture des camps de concentration, au film de Claude Lanzmann, Shoah.(4)

La force du travail de Léa Eouzan réside dans le silence pesant des images traduisant l’actualité factuelle de l’irreprésentable. Le projet de cette photographe rejoint ce que tente de définir Jacques Rancière : l’image pensive. « Le travail de l’image prend la banalité sociale dans l’impersonnalité de l’art, il lui enlève ce qui fait d’elle la simple expression d’une situation ou d’un caractère déterminé .» (5) Et ce travail permet de créer des tensions entre différents modes de représentation, différents registres d’interprétation, opérant ainsi le déplacement explicite ou latent d’un régime d’expression dans un autre.

David Gauthier

Exposition Léa Eouzan, Histoire(s) contemporaine(s) - du 30 mai au 18 juillet 2009
Le Bleu du ciel – Burdeau
48, rue Burdeau – 69 001 Lyon –
www.lebleuduciel.net – dossier de presse en téléchargement

article en ligne – Revue lacritique.org
www.lacritique.org/article-histoire-s-contemporaine-s

(1) Jacques Rancière, Le spectateur émancipé, La fabrique éditions, octobre 2008, p.115.
(2) Sophie Ristelhueber, Jeu de Paume, Paris, exposition, série WB, 20 janvier-22 mars 2009
(3) Jacques Rancière, Le spectateur émancipé, op.cit., p. 114.
(4) Jacques Rancière, Le destin des images, La fabrique éditions, octobre 2003, « S’il y a de l’irreprésentable », p.125.
(5) Jacques Ranci ère, Le spectateur émancipé, op.cit., p. 126.