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Bien que le sujet importe moins que la manière, l’urbanité y est traitée sur fond d’évanescence bleutée comme derrière le filtre irisé d’un musée océanographique et décrit efficacement l’univers des marchés au travers d’ «impressions colorées».
Cette expression employée par Cézanne ne relègue pas pour autant la démarche de Gérard Joblot du côté des peintres, bien qu’elle s’y apparente et qu’il soit enviable de l’y associer : le peintre concevant une «weltanschauung» quand le photographe la restitue. Elle le conforte au contraire dans sa position de novateur à la frontière de la toile et de l’image. Mélangeant pixels et techniques traditionnelles la vision numérique retrouve à travers ce travail, simple et complexe à la fois, la tradition de l’expression plasticienne.
Gérard Joblot a fabriqué à cet effet, avec la méticulosité artisanale qui caractérise toutes les étapes de son travail, ses chambres à sténopé qui lui permettent d’enregistrer les battements de ses émotions de coloriste. Il imprime ensuite l’image argentique après l’avoir scannée et retouchée grâce aux dernières avancées de la technologie numérique.
A contre courant d’une certaine photographie contemporaine, délaissant le contexte socioculturel de l’image, au profit de l’émotion esthétique, il rajeunit, peut-être à son insu, le courant pictorialiste dans une harmonieuse synthèse. La couleur est comme capturée et sortie du réel pour se re-matérialiser sur de beaux supports en un chorus suraigu.
Suite rythmique et synthétique, «Chorus» noie le regard dans un espace jazz océanique où la perception semble assortie d’une plongée en apesanteur ouatée à travers un masque déformant, transformant les visiteurs en géants de couleurs.
Gilles Verneret
COULEURS CAPTIVES
Les images de Gérard Joblot entraînent le trouble immédiat de l’impression rétinienne. C’est comme si un bout de réalité était capturé à son insu et recraché sur la surface plane du papier, avec l’impact d’une journée ensoleillée qui envahirait tout le regard. Cet éclaboussement lumineux est redevable sans aucun doute à l’absence de filtre entre le « vernis de réalité » et le support argentique ; absence due à la technique de la camera obscura, aussi nommée chambre à sténopé. Un trou qui laisse entrer la lumière recueillie sur une plaque d’argent, et cet argent étalé sur une surface plane retient puis fixe en mémoire cette lumière mystérieusement restituée en image. Reste à la reproduire sur du papier ou du verre, pour la révéler du statut d’image latente à image visible qui aussitôt délivrera le message : « que ce qu’elle dévoile semble avoir été ». Là est le mystère de la photographie et du sténopé : dans la nuit de la boîte obscure qui recueille un rayon et le rassemble sur un fond de faux œil, car si il y a ouverture entre la réalité de la lumière pénétrante et la surface capturante, il n’ y a que le vide entre les deux ; pas de cristallin, ni d’optique, pas de verre focalisant ou réfléchissant ; le simple vide qui comme la caverne de Platon nous renvoie des ombres, que l’on habille de réalité feinte….
Cette capture de l’image fascine Gérard Joblot, et le spectateur en retour, mais il ne regarde pas le monde en noir et blanc : depuis son enfance ce sont les couleurs qui le font vibrer. Ces vibrations qui donnent leur épaisseur et leur sens aux choses environnantes ; ondulatoires comme la chair de poule sur l’œil. Cette irruption de la couleur, ce jaillissement spontané, comment les saisir au plus près du ressenti intérieur sinon en les capturant dans l’obscurité ? Car c’est de l’obscurité que peut s’épanouir la couleur, et le sténopé plus que toute autre machine technologique s’apparente à l’œil humain. Sans faux fuyant, ou filtre trompeur, de manière brute, comme un petit bout arraché au réel…
Le battement des paupières, c’est le mouvement de l’obturateur remplacé ici par le mouvement vivant du bras qui ferme (avec un cache) ou ouvre l’œil du sténopé, comme le désir que l’on a de voir ou de ne plus voir, de saisir ou d’abandonner la vision au souvenir. Mouvement attaché à la notion de temps de pause si important qu’il nous ramène aux origines de la technique photographique, où l’on posait une ou plusieurs heures un paysage ou une nature morte et où le modèle se laissait rêver comme face au peintre qui dessinait lentement son portrait, la nuque tenue par un appui tête. Temps qui pose donc la limite de cette expression traditionnelle en la rapprochant de la picturalité, faisant écran pour certains, qui la rangent dans « le procédé », alors qu’elle n’est que l’aboutissement incontournable de la capture photographique.
C’est dans cette histoire répétée depuis Niepce, que Gérard Joblot a puisé son inspiration. En artisan consciencieux, artisan qui doit toujours jouxter l’artiste - le savoir faire étant le creuset de la créativité - il a construit lui même ses appareils photographiques. Il a fait profiler au micron près le fameux « trou de lumière » et tous les paramètres ainsi calculés et affrétés, s’est lancé dans l’aventure de la prise de vue. Chez lui, le photographe d’aujourd’hui est encore fasciné par la magie de la capture, car sa pratique s’apparente à celle du chasseur et plus spécifiquement du tireur à l’arc qui alterne tension du regard et de l’enclenchement, puis détente de l’obturation, avant que la flèche ne touche l’instant décisif…
Les couleurs nous sont transmises à l’état brut, sans que l’on puisse les ranger dans des catégories référentielles liées à de grandes marques de procédés : couleurs Fuji et ses verts retentissants, Kodak et ses jaunes, Agfa ou ses rouges profonds. Cela devrait libérer l’œil de ses habitudes colorimétriques, mais au contraire, il se sent agressé, sans repères, rebuté par la nouveauté, en même temps que séduit sournoisement, d’autant que Gérard Joblot cultive l’audace suprême de mélanger techniques argentiques anciennes et numériques modernes, le tout retranscrit sur des papiers d’art. La gamme des dégradés colorés y gagne considérablement, enrichissant les nuances de chaque couleur par rapport aux pellicules argentiques traditionnelles, faisant exploser la palette et rejoindre la dimension picturale, tout en relevant plus que jamais du support photographique. Toutes les apparences de la peinture, sont ici sauvées et pourtant c’est de la photographie, et si nous observons la réalité d’un « vert » il s’éloigne des gammes colorées des pellicules argentiques, retrouvant la subtilité des mélanges ou des transparences des couleurs à l’huile.
Avec l’œuvre de Gérard Joblot l’histoire de la photographie se retourne sur elle même, nous rappelant avec élégance, qu’elle est avant tout un art qui relève d’une technique mais ne peut se confondre avec l’image du réel, ou à la rigueur avec celle d’un miroir déformant. Pour ne rien simplifier le trouble coloré est amplifié par le trouble rétinien, l’image nous étant restituée dans son mouvement initial et dans sa dimension floue de par son unicité d’espace et de temps, contrairement au procédé cinématographique qui enchaîne une multitude d’images fixes créant l’illusion du mouvement réel. Ce flou provient à la fois d’un long temps de pause et d’un mouvement de l’appareil, lui même combiné à une double exposition.
Seul compte le résultat et ce trouble engendré : trouble réaliste du sujet, trouble émotionnel qu’il implique chez le voyeur spectateur. Gérard Joblot dit qu’il photographie littéralement avec son cœur, l’appareil tenu près de sa poitrine, côté gauche, essayant de ralentir la respiration et parfois virevoltant d’un mouvement du bras. Sa capture est multiple, sensible, à fleur de peau de cet écorché de la pellicule, elle perd souvent son sujet sous le coup de l’impression, dilue son cadrage sous le coup de l’emportée. Ce cadrage qui est la plupart du temps double, comme la vision, binoculaire à laquelle il nous oblige, sans machine intermédiaire ou processus pour rétablir la netteté. La vue contrastée qui singerait l’impression de réalité n’intéresse pas Gérard Joblot, qui se centre sur l’impression colorée et la respiration de l’univers. Proche des impressionnistes et de Monet par l’approche, mais rejoignant les expressionnistes et Cézanne dans le souci final qui balance sans cesse entre le terrien et l’aérien, entre l’impression fugace et l’expression incarnée.
C’est d’ailleurs Cézanne qui employait cette expression d’impression colorée qui ne relègue pas pour autant Gérard Joblot dans le camp des peintres, ceux-ci concevant une « conception du monde » » quand le photographe retranscrit cette « weltanschauung ». Position inconfortable à la frontière de la toile et de l’image, mais novatrice à l’orée de ce vingt et unième siècle où la vision numérique rencontre à travers ce travail, complexe et simple à la fois, la tradition de l’expression plasticienne.
L’œuvre de Gérard Joblot repose la question du support, de la technique et de sa finalité. Il s’agit d’épreuves reproductibles, et non d’œuvres uniques, ayant l’ambition de relater un moment de ce réel tant convoité et de tant de façons par « l’outil œil ». Evaluer le travail de Gérard Joblot au premier coup d’œil relève de l’erreur simplificatrice qui relègue dans l’indifférence et l’incompréhension. Il mérite l’attention du temps et de la réflexion, cette attention qu’il a lui-même donné à sa réalité le temps de la prise ou capture, qui sous tend toute rencontre avec une œuvre d’art.
Les sujets importent peu, comme importait peu le travail quotidien de chambre de Sudek ou les esquisses sans cesse répétées de Cézanne, seule compte la démarche tendant à capturer la couleur. Et il s’en donne à cœur joie, comme l’hymne de Beethoven qui est évoquée parfois dans ses frémissements colorés du début de printemps. Tout est pré-image à jubilation : déformations, superpositions, inversions, mélanges des couleurs, mouvements abracadantesques, regard de bas en haut, ivresse des scintillements, tout est permis pourvu qu’on ait l’éveil de l’œil primitif. Gérard Joblot est un fou de couleur et ses images sont de folles embardées illuminées de réel …
Gilles Verneret
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