RETOUR

Catherine GRISS/ "Traces, retour à Kep"

Ce sont les lieux qui nous trouvent et non pas nous qui les trouvons avait l’habitude de dire Marguerite Duras. C’est elle qui m’a conduite là, au travers de ses romans, non loin de l’ancienne plantation de sa mère, au bord de la mer de Chine au pied de la chaine de l’éléphant où le frère aîné allait chasser.
Alors je suis retournée à Kep après mon premier passage je devais revenir voir ce qu’il y avait derrière ces façades fermées entrevues pendant la mousson 2007.
Je découvrais des portes ouvertes d’autres fermées que je devais contourner et derrière la végétation luxuriante je trouvais d’autres carcasses, des douches, des cuisines, des piscines, et les inscriptions laissées par la guerre des khmers rouges, les lignes brisées des destructions en cours et chaque jour les traces de lieux disparus, des traces infinies…
Je me faufilais, j’escaladais et, de fenêtre en fenêtre, j’apercevais les traces de vie de ces âmes errantes qui dévoilaient le luxe d’une vie passée.
Je restais au milieu d’elles des heures à les écouter avec l’impression de violer leur intimité parfois même leur tombeau ; je revenais encore et encore et soudain je me laissais surprendre par des ombres silencieuses qui m’observaient et nous nous regardions en silence et parfois nous parlions.
J’étais entrée dans une nouvelle réalité : le linge étalé, un chien qui aboie pour m’éloigner Je découvrais les nouveaux habitants de ces ruines. Qui étaient-ils ? Gardiens d’une terre en friche, ou jardiniers de palais endormis.
Tandis que je les quittais, je me demandais combien de temps, combien de jours il leur restait pour occuper ces lieux vides. Il y a tout à l’entour l’architecture syncrétique, dévorante de la nouvelle ville de Kep qui s’avance et menace d’effacer ce passé encore vivace.

Je vais encore retourner là bas pour revoir ces lieux, les connaître encore.

Catherine Griss, 2009.










De Kam à Kep
(Les villas perdues du Pacifique)

La contemplation des vestiges anciens est propre à susciter des réflexions distanciées sur le temps et le devenir des civilisations. Mais il est de certaines ruines, parmi les plus récentes, qui imposent le sentiment perturbant d’une accélération du cours de l’Histoire, d’un emballement des événements. Au Cambodge, entre 1953, année de l’indépendance et la chute des Khmers rouges à la fin des années 80, l’Histoire est allée très vite et très loin.
De Kampot, port jadis prospère, de Kep-sur-mer sur le golfe du Siam (aujourd’hui golfe de Thaïlande) dont on rêva de faire dans les années cinquante le St-Tropez du Sud-est asiatique, de Bokor, station climatique d’altitude aux architectures art-déco, érigée pour la bonne société de Phnom Penh, ne subsistent que villas décrépites, carcasses d’hôtels, jardins à la végétation inextricable, grilles ouvragées qui ne défendent plus rien, lambeaux de revêtement goudronné qui affleurent d’une piste ravagée par les pluies.
Les images de Catherine Griss en dressent un constat en noir et blanc, sans pathos. Sans insister, le regard se pose sur le Bokor-Palace-Hôtel, toujours fier, sur le casino scalpé ou l’église qu’on dirait plantée dans un coin de campagne française. Ironie de l’Histoire, ces deux bâtiments servirent de bases de repli aux Khmers rouges cernés par l’armée vietnamienne. L’objectif de Catherine Griss s’attarde un peu sur les terrasses de la résidence du prince Sihanouk au charme toujours sensible, sur des villas alignées comme autant de variations sur l’art de la villégiature en Extrême Orient. Le charme de cette vie coloniale fleure encore, comme un parfum sucré. Marguerite Duras et son Barrage contre le Pacifique ne sont pas loin : elle passa dans cette zone une partie de sa jeunesse. Mais les ciels sombres qui pèsent sur ces paysages avec ruines dissipent notre rêverie, et les impacts de balles qui grêlent les façades nous renvoient aux pages les plus sombres de l’auto-génocide cambodgien.
Les restes de ce paradis perdu n’excitent aujourd’hui aucune convoitise chez ceux qui les côtoient. Ces rêves de bien être, de splendeur ne les ont jamais concernés. Un marché misérable s’est installé dans la salle de jeu du casino, quelques familles squattent des maisons pillées dont mêmes les châssis de fenêtres ont été emportés.
Pourtant, quelques villas près de la mer commencent à être timidement réhabilitées. Le grand ressort de dix huit mille lits en cours de construction de l’autre côté de la baie, au Viêt Nam, apportera-t-il les retombées économiques espérées ? Alors les touristes, ces colons d’aujourd’hui, pourraient reprendre le témoin abandonné il y a quarante ans… dans un autre monde.

J.-C. F. 2008


Je vis et travaille à Paris. Voyageuse autant que photographe, je poursuis actuellement un travail sur les différents visages du Cambodge ainsi que sur ceux de l'Afrique occidentale (travail en cours).

J’aime les villes en mouvement, l’ailleurs. Je photographie notamment l’évolution de l’espace parisien, ses transformations, ses fêtes (série intitulée Trans-Formes, ses thèmes : rénovation du Canal Saint Martin, Château ouvrier, les quais de Seine en été).

Une autre partie de mon travail se porte sur l’évolution et la mutation des architectures d‘Indochine et d’Afrique coloniale (Saint Louis au Sénégal). Cette série pourrait s’intituler l’Usure des mondes.

C.Griss


Institution Culturelle :
Les images sur le Cambodge sont visibles au Bophana Center, Centre de ressources audiovisuelles de Phnom Penh, Cambodge

Expositions :

- De kam à Kep les villas perdues du pacifique / Mois de la Photo Off 2008 Edition 2008 Atelier Karidwen Paris /Visa Off 2008 13ème édition septembre 2008 Perpignan – France
-De Kam à Kep (les villas perdues du Pacifique) Mai 2008 Les greniers à sel Chroniques Nomades - festival de la photographie de voyage Honfleur – France
-Paris dans tous ses états, juillet –aout 2007 - Little Big Galerie - Paris
-Canal Saint Martin 2001 : février 2003 Espace Culturel du CE de la CNAV Paris / mai 2002 Espace Jemmapes, Paris

Expositions collectives :

-Paris Métamorphoses /Novembre 2006 : Galerie Expression libre, Paris (Mois de la photo 2006) de la mairie de Paris14
-4 regards sur Paris : Novembre 2004 Galerie Montparnasse, Paris (mois de la photo 2004) de la mairie Paris 14

Stages :

Rencontres d’Arles : Lise Sarfati , Jérôme Brézillon, Laurent Monlaü
Noir d’Ivoire : Stanley Greene: l'émergence du regard
Blooworkshops (Le Bleu du Ciel): Elinor Carruci la ligne intime

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