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Daniel CHALLE

Après des études à L‘École Nationale de la Photographie d’Arles (1984 -1987), Daniel Challe s’est orienté vers une photographie personnelle. Il a entamé en 1993 le journal photographique avec le Journal de Campagne réalisé en Matheysine dans la région de Grenoble. Cette série a initié un cycle lié aux territoires intimes du photographe, aux lieux de vie et à la recherche d’une disponibilité visuelle au proche et au quotidien : Journal de Bretagne / Mané Braz, Journal d’Espagne, Journal de Bretagne / La caméra-jouet, Fuga. Ces journaux photographiques font l’objet de la publication d’un coffret de 3 livres-images et d’un livret-texte (essai Éloge de l’immaturité de Christophe Berthoud) aux éditions Filigranes sous le titre Le cercle, journaux photographiques.
Le Journal se prolonge actuellement dans une nouvelle série Fuga, fragments lumineux et imparfaits d’un voyage, mêlant intimité et exploration du monde, dans un battement des images proche du rêve.

Parallèlement à ce cycle, il produit des séries photographiques autonomes proche de la poésie: La muette (Madrid 1999-2000). Pensionnaire pour la photographie de la Casa de Velasquez (Madrid) en 1999-2001, son travail est présent dans diverses collections publiques. Expositions récentes à PhotoEspaña 2001, à l’Institut français de Valence (Espagne), à la Galerie Le Lieu de Lorient, Le Ring de Nantes, les artothèques de Grenoble, Annecy, Vitré, la galerie l’Imagerie de Lannion

http://danielchalle.com/
http://ddab.org/fr/oeuvres/challe

/ "Le journal d'Espagne"






Entamé en 1993 avec le Journal de Campagne en Matheysine, le Journal photographique de Daniel Challe se développe depuis comme un film en images fixes, un roman photographique infini et interminable où le photographe procédant par « cercles concentriques » de l’intime au monde explore série après série ce voyage intérieur qu’est la vie en photographiant les « battements du cœur » du visible. Dans le Journal d’Espagne, réalisé en Castille en 2000, la douceur des couleurs au ton pastels évoque la sensualité de la peau du monde dans l’exploration d’une proximité proche du toucher avec la chevelure d’une femme ; un paysage près d’Avila, haut lieu de la mystique espagnole, des grenades au soleil, les branchages d’un arbre en automne. Les dégradés de couleurs du bleu au jaune, du rouge à l’orangé, du blanc au vert semblent immergé le monde d’une palette de lumière et de sentiments qui glisse comme le battement d’ailes d’un oiseau sur les corps. La série préfigure le Journal de Bretagne, la caméra-jouet » un volet récent du journal photographique (2003-2004) où le photographe utilise un appareil photo-jouet pour recueillir autour d’un jardin à Mané Braz en Bretagne l’épaisseur d’une chorégraphie intime qui mélange et dissémine les corps, le pré, les arbres, les animaux, les gestes, les mouvements, les ombres et les lumières. Avec le Journal d’Espagne, Daniel Challe aborde l’alternance des séries en couleur et en noir et blanc, deux moyens d’écriture photographique qui lui permettent de jouer de toutes les modulations d’un régime de l’image affectif où le monde intérieur, le monde des sensations et des sentiments est la seule garantie d’un regard neuf sur le monde. Regard riche des trésors de l’enfance, quand tout, n’importe quoi, mille riens, venait se déposer en nous comme un tissu d’empreintes vivantes et d’émotions.

// "La caméra-jouet"








S’il est par excellence une passerelle jetée entre la photographie et la littérature elle pourrait bien être celle du journal, du journal comme genre. La forme même d’écriture qu’y revêt le déploiement de la pensée, fragmentaire, variable, polymorphe, n’est pas sans évoquer la discontinuité d’une succession d’instantanés photographiques. De façon plus souterraine encore, il y a dans le journal littéraire un rapport au réel qui s’apparente à l’adéquation d’une certaine photographie avec l’instant vécu, une similitude qui est de l’ordre de l’immédiateté, du factuel, du direct. L’écrivain y consigne les réflexions que lui inspire sa relation au monde sans que s’interpose entre le réel et lui l’écran de la fiction ou la rhétorique de l’essai — franchise souvent feinte, calculée, mais qui n’en demeure pas moins le postulat de tout journal. De là sans doute le plaisir particulier que procure sa lecture, celui d’être de plain-pied avec l’esprit de l’auteur, dans une relation sans intermédiaire, dans une sorte de confidentialité paradoxale.

(...) quand on attendrait d’un projet photographique qui s’intitule Journal qu’il nous apprenne quelque chose de la vie de l’auteur, de son quotidien, de son entourage, de ses états d’âme, fusse de manière distanciée, dans ce cas précis Daniel Challe semble délibérément refuser à ses journaux le statut d’un quelconque témoignage. La question se pose alors de savoir si cette réserve ne cache pas quelque ambition plus grande, attentive à une pas encombrer de notations trop ouvertement biographiques la réception de l’œuvre, à ne pas distraire autrement dit d’une finalité plus fondamentale : qu’advienne dans ces pages le fait poétique dans le temps défait de la révélation.

Considérées isolément, ces images-poèmes sont autant d’énigmes. De l’une à l’autre pourtant des relations apparaissent, un univers se précise qui n’est pas celui de la maîtrise et du sens imposé mais une communauté de présences qu’anime une véritable dialectique du désir : la projection et l’écran, l’offrande et le mystère, la transparence et l’opacité... Il y a, manifeste dans ces journaux, une jouissance combinatoire des lumières et des corps, des choses et des gestes, des détails anodins et du sacré qui contribue à faire de cette œuvre un théâtre d’ombres, d’échos, de rencontres fortuites, la scène de rituels face auxquels toute tentative d’interprétation se perd en conjectures.
Cette circulation entre les êtres, les végétaux, les animaux, les objets, on peut y voir la transposition dans l’espace du livre de l’Ouvert, notion qu’il faut comprendre comme la réconciliation de l’homme avec son environnement et la possibilité pour lui de mettre en question sa particularité. « La perception portée à sa dimension ultime est une désappropriation » écrit Daniel Challe, intuition à rapprocher du « Je » sans référence, de la subjectivité universelle du lyrisme qui distinguent, pour Philippe Lejeune, le poème écrit à la première personne de l’autobiographie. Éloignée d’un quelconque projet d’auto-affirmation, la visée du photographe est de s’unir à l’arbre, à la pierre, au visage qui s’offre à lui.

La conception de ces journaux obéit à un jeu généralisé qui laisse libre cours aux associations, un jeu comme l’on dit aussi d’un mécanisme — ici la mécanique du livre — qu’il présente du jeu, du battement. La dynamique qui en découle, Daniel Challe l’inscrit dans un cadre qui est peu ou prou celui de la photographie amateur. Parce qu’elle est souvent aléatoire, erratique, instable, cette forme apparaît propre en effet à transcrire les élans d’une sensibilité en alerte et d’un désir protéiforme. Sans doute trop érudit et informé des possibilités expressives de son art, Daniel Challe n’accède toutefois à cette ingénuité, à cette spontanéité supposée du profane, qu’au prix d’un relâchement maîtrisé et très relatif des liens qui le rattachent à son médium. L’accident, l’incongru, sont ici pure licence poétique.

Christophe Berthoud, extraits du texte Éloge de l’Immaturité, 2005

© Le Bleu du Ciel 2010