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Christian BUFFA

Christian BUFFA développe depuis 2001 un travail sur la mutation de l'homme et plus globalement de la société.
Dans les dancings de Bastia, ville ou il a élu domicile, ou devant la télévision qui est à la fois outil et partie intégrante de son travail, il traque les transformations humaines.


/ "La nuit"





La photographie peut-elle capturer l’empreinte de l’âme ? C’est la question qui s’était posé, à l’époque où les limites de ce support n’avaient pas toutes été explorées. La photographie était alors encore un mystère, tant pour le monde artistique que pour le scientifique (Victor Hugo et bien d’autres comme August Strinberg en firent l’expérience). Longtemps, les occidentaux se sont moqués des peuplades primitives qui voyaient ce danger en l’appareil de photographie de pouvoir capter l’âme – alors que les premiers charlatans à avoir exploité ce filon dans les foires étaient des photographes avertis. Évidemment, capturer une image de l’âme, c’est beaucoup dire. Mais pourtant, on aimerait pouvoir penser que la série présentée ici révèle une part de l’intime des personnages, qu’elle met à jour une vérité cachée de la nature humaine.

Cette série s’inscrit dans le travail que mène Christian Buffa sur les mutations de l’humain. Que ces changements soient mentaux, avec l’absorption de l’humain par la télé (1) ou comportementale, avec cette série de clichés pris dans les dancings, il s’agit ici d’utiliser l’image pour fixer un temps d’observation via une prise de vue quasi scientifique, et un temps de réflexion sur la manière de restituer le réel.

Loin du reportage, ces images répondent à un processus déterminé quant aux conditions de prise de vue : un éclairage qui ferait penser aux images de Wegee avec ses lampes au magnésium, des couleurs héritées des premiers jours de l’open-flash, un angle de prise de vue frontal et direct… Cependant, aucune recherche esthétique particulière n’est a priori mise en avant ; là où d’autres auraient pu “mettre en scène”, magnifier d’avantage la scène ou encore faire simplement poser des personnages sur un fond blanc, la relation du photographe à son sujet relève ici d’une prise de risque, d’une immersion dans le réel et dans la société. C’est d’ailleurs l’une des grandes problématiques de la photographie aujourd’hui (2). Bien que l’on ait tendance à souvent souhaiter le contraire, c’est la technique qui va déterminer le champ sémantique, rendant tel ou tel détail parlant, laissant tel code ou tel “punctum”* se révéler. Car si des détails nous font deviner les lieux, rien n’est dit sur les personnes que nous voyons là, sur leur histoire, leur présence ici, ni même leur nom ou prénom. Ainsi, ces images ne cherchent pas à “raconter une histoire” ni à produire des documents, mais se révèlent plutôt en tant que monuments (3). Elles sont objets, donnés à contempler, sans aucun autre discours que celui de dire : « Regardez ce que j’ai vu » et «Voyez l'objet que cela donne». C’est ensuite à chacun d’y trouver les raisons qui font qu’un détail ou qu’un regard puisse susciter une émotion.
Pourquoi la texture de cette robe rouge écarlate retient-elle mon attention ? N’ai-je pas déjà vu cette femme vêtue de cuir quelque part ailleurs que sur cette image ? Chaque spectateur en passe par ce questionnement qui ne s’opère jamais dans la vie quotidienne, ou en tout cas, jamais de cette manière. La photographie n’est-elle pas le seul moyen de fixer ce que l’œil ne peut voir ?

Si la photographie ne dit rien de l’âme des personnages qu’elle fixe, ne révèlerait-elle pas alors une partie de l’âme du photographe ? Le courant actuel de la photographie contemporaine revendique la subjectivité du regard, à l’opposé du courant humaniste dont elle est la descendante, qui elle, mettait en avant la photographie comme outil objectif de captation du réel. Trop longtemps on a pensé la photographie comme une preuve et encore aujourd’hui, cette idée n’a pas complètement disparu de la conscience collective. C’est ici que se situe l’un des enjeux de l’image photographique aujourd'hui : s’extirper des contraintes qui fut les siennes dès son invention, s’affranchir des utilisations industrielles, commerciales, publicitaires, éliminer toutes les connotations et idées reçues qui depuis trop longtemps maintenant nous amèneraient à penser que les images sont plus choquantes que la réalité. Il n’en est rien.


Richard Ignazi

(1) La série de Christian Buffa appelée “Mutants” est un travail de captation d’images au travers de l’écran de télévision et montre métaphoriquement les mutations de l’humain.
(2) Le photographe Luc Delahaye est l'auteur de "L'Autre" (éd.Phaidon), un livre constitué d’images prises dans le métro, à l’insu des voyageurs photographié en gros plan.
(3) "La Chambre Claire" Roland Barthes
(4) Gilles Deleuze, pour compléter les réflexions de Roland Barthes sur l’image photographique, voyait deux types d’images : les documents et les monuments.

// "Reconstitutions"








Instantanés napoléoniens

Et moi je suis Napoléon… On connaît bien cette réplique en forme de boutade que le comique français prête aux forces de l’ordre quand elles doivent répondre à un citoyen récalcitrant qui, pour les intimider, prétend être haut placé. C’est pourtant à la vérification de cette boutade, de ce déni de réalité poussé jusqu’à l’extrême, que le photographe Christian Buffa se livre dans une de ses recherches photographiques consacrées aux personnalités duelles.
Christian Buffa a parcouru la France et plusieurs contrées d’Europe en quête de communautés napoléoniennes dont il savait, depuis le début de sa démarche qu’elles se situaient sur le parcours des campagnes de l’Empereur et principalement en de hauts lieux, Austerlitz, Iéna ou Waterloo pour ne citer que quelques unes des plus célèbres batailles. Son approche photographique nous conduit à l’évidence que l’univers napoléonien a engendré un monde à part, non seulement sur la terre natale de l’Empereur, mais bien au-delà.
Ce monde à part entière est structuré par des institutions : il existe un regroupement officiel des communes liées aux faits de vie et aux parcours de Napoléon, mais aussi de très nombreuses associations vouées à la Reconstitution de faits historiques. Parmi celles-ci on pourrait citer Les Grenadiers d’Ile de France, Le 10ème Escadron, Le 2ème régiment des Chasseurs à pied de la Garde qui perpétuent la tradition tout en ressuscitant des fragments choisis de l’histoire.
Une sorte d’heureuse et sympathique schizophrénie rassemble aussi bien des historiens chevronnés que de simples nostalgiques de la période impériale, chacun partageant une même passion qui les a fait passer du jeu de soldats de plomb au jeu d’acteurs et à la mise en scène en vue de perpétuer au présent quelques épisodes marquants du passé.
Les photographies nous permettent de comprendre que rien n’est plus sérieux que ce jeu : par exemple, la plupart de ces communautés s’accordent pour reconnaître en un seul acteur le sosie de Napoléon et ce dernier n’est plus un homme du 21ème siècle, ni pour lui, ni pour les soldats qui l’accompagnent lors des reconstitutions. Il est l’Empereur entouré de sa garde et rempli de ses prérogatives.
C’est ce jeu que sait parfaitement maîtriser Christian Buffa avec une mise en scène nocturne qui cache le contexte ordinaire de la vie pour faire surgir en pleine lumière la vérité du rêve réalisé : dans des costumes rutilants, grognards, grenadiers, brigadiers d’infanterie de ligne posent devant l’objectif de façon si naturelle que l’instantané, si possible, passerait pour une image d’époque.
En effet, le photographe s’est constitué au cours de sa carrière une spécialité : celle de recenser des communautés de « doubles » ; des hommes et des femmes ne vivant que pour ressembler à quelqu’un d’autre qu’eux-mêmes.
Ainsi, les autres séries de portraits qu’il a réalisées, (Sosies, Western, La Nuit) renvoient chacune à des pratiques trans-identitaires distinctes. Elles mettent en évidence les métamorphoses opérées en vue de devenir autre et pour certains, de ressembler à des stars du show-biz, à des cow-boys ou à des personnes de sexe différent. L’art du portrait consiste alors à faire passer le sujet photographié de l’inconnu (qu’il est) au connu (qu’il n’est pas) et cela par l’intermédiaire d’un double jeu. Tout d’abord, un jeu d’acteur rompu aux techniques de grimage et d’imitation, mais aussi et surtout un jeu de prise de vue : le photographe cadre un visage et par l’éclairage sculpte le référent imaginaire.
Dans tous les cas, et particulièrement avec ces instantanés napoléoniens, la photographie contribue fortement à avérer la prévalence du désir sur la réalité, et cela non par trucage ou tricherie, mais en accomplissant l’essence même du portrait photographique qui est de traiter l’identité comme altérité.

Robert PUJADE

© Le Bleu du Ciel 2011