Carolle BENITAH
/ "Un parterre de roses"














Pour Carolle Benitah, la limite entre l’art et la vie privée n’est pas toujours aisée à percevoir. Dans nombre de ses travaux, elle capture sa vie quotidienne avec l’acuité d’un journal intime. Et puisque la vie n’est pas toujours facile, Carolle Benitah n’hésite pas à en représenter les aspects les plus délicats, cela constituant l’un des sujets les plus prégnants de son travail intitulé "Un parterre de roses".
Ce titre met en lumière un paradoxe : la vie elle-même. Ce parterre n’est ainsi pas un tapis moelleux recouvert de boutons de roses parfumés, il réserve aussi quelques égratignures et une atroce douleur causée par les tiges épineuses des fleurs. Le caractère doux-amer de cette fleur a beaucoup de similarités avec les facettes changeantes de la vie. De plus, la connotation romantique peut trouver un écho dans l’utilisation de l’appareil photographique, qui transforme une soi-disante réalité en fiction et vice-versa.
Les images de Carolle Benitah oscillent d’une humeur à l’autre, sans préférence, chaque facette méritant une égale attention.
Les deux principaux personnages sont toujours l’artiste elle-même et son fils. Un sentiment d’isolement est perceptible dans de nombreuses images ; c’est doux et duveteux, comme si les personnages montrés se trouvaient dans un cocon.
Cependant, il y a beaucoup de photographies dans « un parterre de roses » qui ne sont pas si faciles à digérer. Par exemple, les autoportraits que Carolle Benitah a faits durant sa maladie. Ici, son visage semble ravagé par la souffrance et la peur, et lorsqu’elle met ces images en vis-à-vis d’autres, plus idylliques, elle pointe du doigt la fragilité de nos vies.
Dans « Un parterre de roses », vous pourrez trouver beaucoup d’alliances étonnantes, certaines même très hardies. Carolle Benitah promène notre regard sur différents lieux et ces images se succèdent les unes aux autres sans avoir de connection évidente entre elles. Un saut dans l’espace et le temps en résulte, et la fiction qui naît du médium photographique (peu importent les prétentions à la vérité que celui-ci puisse avoir) trouve son articulation. Dans la plupart des photographies de Carolle Benitah, le sentiment de perte est très prégnant. Nous suivons l’évolution de son fils à travers le temps, de façon presque tangible. Ce brusque voyage dans le temps nous propulse au moment inévitable de l’ultime conclusion : la mort.
La beauté de l’art de Carolle Benitah peut être trouvée dans cette conscience d’une absolue lucidité : la vie est et sera toujours un parterre de roses.
Sara Arvidsson, 2008
Traduit de l’anglais par Hélène Biesse
// "Twelve"

















Carolle Benitah commence à pratiquer la photographie lorsque la dimension fragile et contingente de la vie s’impose à elle. La photographie fonctionne alors comme point d’appui, béquille existentielle, mais aussi comme nouvel organe des sens et surtout de sens face à une réalité qui se laisse difficilement saisir. Comme la maladie dans ses Autoportraits au rideau rouge, ou le passage de l’enfance à l’adolescence, de douze à treize ans, dans la série présentée ici, intitulée Twelve. La dimension temporelle de l’existence est exprimée dans son rapport à la finitude dans la première série et dans son rapport au présent et à l’immédiateté dans la seconde. La netteté, la frontalité de la prise de vue, liées à la volonté d’affronter et de montrer dans sa nudité la cruauté d’une réalité - la maladie - laisse place à l’intention diffuse de capter des instants de vie, de montrer leur puissance d’irradiation sur l’institution d’un sujet (d’une identité) et d’une relation, celui de la mère à son enfant.
L’appareil photographique (le polaroid) tente, dans un même mouvement, d’enregistrer et de révéler, de montrer et de conférer de nouvelles dimensions à ces réalités temporelles (l’histoire de l’enfant – l’histoire de la relation entre la mère et son fils), ou plutôt de composer avec elles. Il les redouble, les transforme, les régénère aussi. Ces photographies nous suggèrent avec tendresse et retenue ces instants de la vie d’un être, de deux êtres, qui relèvent à la fois du banal et de l’essentiel. Le désir de photographier son enfant se manifeste comme désir de réunion, de fusion et de confusion, comme désir d’œuvrer pour une proximité spatiale, temporelle, affective. En même temps, la pratique photographique accélère ou accentue la séparation. La photographe et le sujet photographié sont le plus souvent séparés physiquement dans l’espace et les images plus nettes semblent comme attester de cette distance. Elles révèlent l’apprentissage de la différenciation, et figurent aussi la mutation, le nouvel avènement d’un cycle de temps, où l’enfant devient adolescent. Verra-t-il alors dans son passé l’annonce de son avenir ou attestera-t-il du changement tout en étant le même? La prise sur le passé n’est-elle pas sans cesse glissante et changeante, à faire et à refaire en fonction des nouvelles pulsations de notre existence temporelle ?
Des liens se tissent entre le dispositif photographique et le fonctionnement de la mémoire, zone d’affleurement d’événements psychiques. Les images issues du polaroid perdent leurs couleurs à mesure que les années avancent. L’altération de cette trace est mise en rapport avec l’altération du souvenir. Ces images ne transmettent pas beaucoup d’informations, créent ici, parfois, des effets de déréalisation. L’utilisation du flou et du bougé renforce le rapport analogique entre ces photographies et les images mentales, elles nous restituent, plutôt qu’un état du sujet et du monde, une tonalité affective qui entre souvent en rapport avec des variations chromatiques. Les différentes manifestations de la lumière révèlent comme des apparitions, des présences fantomatiques, indécises. A travers ces histoires personnelles, c’est le fonctionnement du souvenir qui est en jeu. Le temps travaille l’inscription concrète de la photographie, des photographies, comme il travaille les images mentales de nos souvenirs. Ces images ne sont fixées nulle part, elles se nourrissent de fragments qui se déplacent, se recouvrent, éclatent, fusionnent, s’évanouissent.
Elodie Guida
/// "La Répétition"










En décembre dernier, on me diagnostiquait pour la seconde fois une sérieuse maladie, et le désarroi dans lequel la nouvelle me plongeait me laissait assommée.
Le titre de la série vient de cette répétition d’évènements tragiques dans ma vie, et revêt aussi le sens de « séance de travail ».
Comment faire face à la finitude de sa vie sachant que cette fin est inéluctable pour nous tous êtres humains ? Et même si ma maladie est curable, comment me préparer à affronter mon propre destin ?
J’ai décidé de me photographier tous les jours dans la pièce où j’ai dormi et de saisir, ce jour-là, le monde tel que je le ressens, comme un besoin de clarification avec ce monde-là.
Je montre mon corps fragmenté, souvent flou, comme entraîné à disparaître.
Les images Polaroid ne transmettent pas beaucoup d’informations, et créent parfois, des effets de déréalisation.
Des liens se tissent entre le dispositif photographique et le fonctionnement de la mémoire, zone d’affleurement d’événements psychiques. Les images issues du polaroid perdent leurs couleurs à mesure que les années avancent. Est-ce que je veux me souvenir de cette expérience ou l’oublier ?
Et à la fin, espérer que cette répétition du geste lève le voile sur ce processus inconscient et irrésistible qui me place dans des situations désagréables, analogues à des expériences anciennes.
Même si je me suis photographiée tous les jours, je ne voulais pas livrer un catalogue exhaustif de mes sentiments et de mes sensations mais plutôt en tirer une réflexion pondérée par le temps passé. C’est donc une relecture après coup de cet événement et la série présentée n’est pas ordonnée de manière chronologique.
Carolle Benitah
